ENQUÊTE. Nice et ses gays, le grand malaise

La haine des gays reste bien présente dans la capitale azuréenne, malgré les nombreuses actions menées par les pouvoirs locaux et les associations sur le terrain. Moins revendiquée qu’ailleurs, elle s’est développée en silence mais avec violence dans les “zones sensibles” comme dans les beaux quartiers, obligeant certains homos Niçois à “un persistant dosage du danger”, comme l’assurent les témoins de notre enquête

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“À Nice aussi, on aime la pédale” . Loin d’être une vraie déclaration d’amour, cette banderole déployée dans les tribunes de l’Allianz Riviera le 28 août dernier a mis au jour le malaise jamais vraiment dissipé entre une partie des Niçois et sa communauté gay.

>> À LIRE AUSSI… Homophobie à Nice: après notre enquête, les réactions et propositions des politiques

Ce soir-là, la rencontre Nice-Marseille est interrompue de longues minutes sur décision de l’arbitre, après plusieurs rappels à l’ordre, pourtant fermes, du speaker. “Je pense qu’il a eu totalement raison d’interrompre le match, réagit Patrick Vieira. Ce sont des choses qui sont inacceptables.” 

Dès la 17e minute — preuve que la rencontre partait mal — les ultras de la Populaire Sud (ex-Brigade Sud) commencent à chanter à pleins poumons: “Les Marseillais c’est des pédés”, suivi de “La Ligue, on t’encule.”

Photo : Twitter / @Serguei

Alors que d’autres matchs sont interrompus pour les mêmes raisons ailleurs en France en cette rentrée, les supporters du Gym décident de déployer plusieurs banderoles à l’humour douteux: “Bienvenue au groupe Ineos, à Nice aussi on aime la pédale (jeu de mot avec l’équipe cycliste que le groupe, nouveau propriétaire de l’OGC Nice, possède)”, ce dernier mot écrit en lettres aux couleurs de l’arc-en-ciel, symbole de la communauté LGBT.

Quelques minutes plus tard, la Populaire déploie une autre banderole sur laquelle on pouvait lire: “LFP/Instance: des parcages pleins pour des stades plus gays”, dernier mot écrit, là encore, en lettres irisées.

Bien que le débat sur la pertinence de la suspension du match fait rage, la polémique est nationale. Nice, une fois encore, est le théâtre de comportements stigmatisants contre les minorités. Le club d’une ville véhicule souvent son image. Celle renvoyée ce soir-là n’a rien de très glorieux.

Un débat refusé

Cette soirée, consternante, pourrait n’être qu’un simple dérapage sans réelle intention de nuire, de l’humour douteux tout au plus. Sauf que le problème est plus profond.

Dans les jours qui suivent, le parquet de Nice décide d’ouvrir une enquête préliminaire pour “injures en raison de l’orientation sexuelle.”

Invités par Nice-Matin à dialoguer avec une association LGBT+, les supporters de la Populaire Sud… refusent.

“La vérité c’est que c’est nous qui subissons les plus intolérables discriminations. Il serait bien que tout le monde arrête la morale hypocrite et le reconnaisse enfin…” lancent-ils dans le quotidien.

“L’OGC Nice a fait une grave erreur de ne pas réagir. C’est un sport populaire, ils auraient pu le rendre inclusif en disant aux supporters LGBT ‘vous n’êtes pas seuls'” regrette-t-on du côté de l’ONG Le Refuge Région Sud.

Dans l’ensemble, la classe politique niçoise, si prompte habituellement à réagir au moindre fait d’actualité, ne bouge pas une oreille.

L’OGC Nice et les gays, une histoire compliquée

Le Gym a depuis quelques années une relation que l’on pourrait de qualifier de complexe avec la communauté homo.

En 2009, l’association Paris Foot Gay (PFG, devenue Rouge Direct) signe avec plusieurs clubs de Ligue 1, dont le nôtre, une convention pour lutter contre les dérapages homophobes en tribune.

L’engagement du club azuréen dure moins de trois ans.

Le 29 septembre 2012, des observateurs du ministère de l’Intérieur dénoncent des chants anti-gays probablement lancés par le capo, le meneur des supporters Ultras, à l’occasion du match Nice-Bastia. Le PFG s’en émeut alors auprès de la direction de l’OGC Nice… qui refuse de prendre position, expliquant qu’il serait “stigmatisant” de sanctionner son supporter (!).

Soir de match à l’Allianz Riviera. Photo d’illustration : Magalie M

“On n’a pas pu discuter avec le club. Il n’y a aucune envie manifeste d’agir” raconte alors Julien Pontes, président de l’association Paris Foot Gay. “La haine contre les gays est de toute façon hors-de-contrôle dans le foot. Il n’y jamais de sanctions. On détourne clairement le regard.”

Violant ses engagements, le club est le premier (et le seul à ce jour) à être suspendu de la convention.

“Il n’y a, à ma connaissance, aucune homophobie chez nous. Je comprends que les banderoles (d’août 2019) aient pu être mal prises. Mais on voulait dire que les supporters sont pris pour cibles, comme les gays” défend aujourd’hui Axel F., supporter des Aiglons de 22 ans. “Je sais que ça a blessé. Mais on nous censure, c’est ça que l’on dénonce.” 

“Pour que l’on se comprenne tous, il aurait fallu un vrai débat après la suspension du match” plaide-t-il avec le recul.

“Chez nous ‘enculé’ et ‘pédé’ sont des insultes communes, parfois humoristiques.” Un humour qui passe encore moins sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, plusieurs comptes de supporters du club sont suspendus, notamment un qui avait posté “C’est toi la pédale” à un journaliste de BFMTV qui traitait de l’incident des banderoles. En cette fin de mois d’août, l’ambiance est irrespirable à Nice, et pour une fois, ça n’a rien à voir avec la chaleur.

Il y a beaucoup de caricatures. Quand ‘Quotidien’ vient nous voir (vidéo ci-dessous), ils n’interviewent clairement pas les meilleurs (rires). Ce n’est pas représentatif. À Nice comme partout ailleurs, il y a tout le monde au stade” poursuit le jeune supporter.

“On n’est pas une ville de fachos, ou on ne l’est plus, plutôt. Les anciennes générations ont leurs idées, ce ne sont plus les nôtres” développe-t-il encore.

Sollicité pour s’exprimer dans cette enquête, l’OGC Nice n’a pas souhaité répondre à nos questions. En off, un cadre du club explique que le Gym préfère “agir ‘en faveur’ de quelque chose plutôt que ‘contre'”.

“Nous luttons au quotidien en interne, notamment auprès de nos joueurs du centre de Formation, contre tout comportement homophobe” a-t-il poursuivi, avant d’expliquer que “le club ne mène pas d’action publique contre l’homophobie, et ne compte pas le faire.”

Dans les quartiers, un “danger permanent”

“La prévention ils s’en foutent complet, mais c’est leur droit” regrette Thomas (prénom modifié), 21 ans, jeune Niçois habitant à la Madeleine, l’un des quartiers souvent considérés comme relativement sensibles en ville. Il a contacté Rivieractu via notre appel à témoignages.

Mais l’agitation de l’Allianz Riviera n’est pas sa préoccupation principale: “dans mon quartier, quand je vois mes autres amis gays, on est discrets. Si j’avais un copain, je ne pourrais pas l’afficher ici.”

“Si les gens d’ici savaient, je me ferais casser la gueule. Je ne pourrais même plus rentrer chez moi” lâche-t-il dans un soupir.

En août dernier, un jeune gay a reçu des insultes homophobes par trois hommes, avant d’être violé par ce groupe, à Nice Nord.

“Dans les quartiers comme la Madeleine, la pression vient souvent des musulmans qui n’acceptent l’homosexualité ni chez eux ni chez les autres. Mais ça serait débile de faire une généralité à partir de ça, du mauvais il y en a chez tout le monde, explique Thomas. Il y a aussi des mecs qui traînent là, des ‘grands’, qui seraient volontiers des casseurs de pédés (sic), alors qu’ils n’ont rien à voir avec la religion.”

La haine des gays est-elle cantonnée aux quartiers populaires de la capitale azuréenne? Trop simpliste.

“Il y a quelques ‘safe-zones’ (espaces sûrs, NDLR) à Nice, dans le centre. Partout ailleurs, quand tu as mon âge et que tu montres ostensiblement ton orientation, tu es en danger.”

“En tous cas, je le ressens comme ça. C’est un persistant dosage du danger” témoigne encore Thomas. “Ça n’est pas plus évident dans certains coins du Vieux-Nice alors que c’est dans le centre. Toute la Côte d’Azur est fermée sur ces sujets là, avec beaucoup de rejet des homos.”

Ces “groupes identitaires casseurs de pédés”

Comment expliquer un tel malaise à Nice? “Il y a un énorme tabou sur le milieu identitaire. Ils se sont calmés, ils sont plus discrets, mais ils sont encore bien actifs ici.” Thomas, sympathisant du Rassemblement national, les a fréquenté, ces identitaires.

“Ils refusent la mixité à tous les niveaux. L’homosexualité reste contre-nature pour eux. L’urgence est de revenir à des préceptes fondamentaux, traditionnels, pour mettre un terme à une époque qu’ils ne jugent pas normale.”

“La Populaire Sud a été, et reste pour une certaine partie des supporters, proche de ces gens-là, affirme-t-il. On y trouve beaucoup de jeunes, de tous les milieux sociaux”

“Leur vraie passion, c’est la haine”

Ils se réunissent officiellement pour parler foot, le plus souvent, ou de politique. Mais leur vraie passion, c’est la haine. Au départ, vous ne voyez pas l’ampleur de tout ça. Il y a un côté secte. Et puis ils vous adoptent, les langues se délient. Et vous voyez cette haine des Noirs, des Arabes, des gays.”

D’après lui, on y trouve “beaucoup d’abrutis qui se sont perdus là et qui sont embrigadés par des têtes.”

Le rejet violent, revendiqué des homosexuels existe aussi à Nice dans des milieux plus… inattendus.

Chez les apprentis journalistes, la haine à découvert

L’été dernier, l’école privée du journalisme de Nice (EDJ) a reconnu ne pas avoir su “trouver les moyens les plus efficaces pour répondre à l’urgence ressentie par plusieurs étudiants”. Pendant plusieurs mois, la direction a été informée de “menaces” reçues par des élèves LGBT, d’une “violence revendiquée” par des groupes d’apprentis-journalistes.

Deux d’entre eux ont été suspendus d’EDJTV, la chaîne info de l’école, pour des “propos incitant à la haine des homosexuels.” L’école a ainsi appris que l’homophobie serait “une institution ici. Quand on est gay dans cet établissement, des réactions qui puent la ségrégation sont mises en place par certains étudiants: annulation des invitations à des soirées, refus de saluer le matin, prises à partie en cours, refus de travailler en groupe.” Depuis, la direction aurait “beaucoup élevé son niveau de vigilance” comme nous l’a expliqué l’un de ses cadres.

Dans une école à 6.000 euros l’année, difficile de pointer encore du doigt seulement les quartiers populaires forcément haineux.

Un rejet bien traditionnel

Alors quels points communs peuvent-être établis entre les différentes zones et milieux sociaux de la ville?

“Les rapports sont compliqués avec une population historiquement conservatrice qui entretient une relation distante avec les LGBT+. Il y a ici peut-être plus que dans d’autres villes un modèle patriarcal parfois peu ouvert aux homos” nous expliquent avec les mêmes mots Erwann Le Hô, président du Centre LGBT, attaché de presse à la Ville, et Killian Montesquieu de l’ONG Le Refuge Région Sud.

Ce dernier, dont l’asso accueille des jeunes gays souvent jetés à la rue par leurs proches, confirme plusieurs points des propos de Thomas, notre témoin de La Madeleine.

“On a à Nice un problème avec les communautarismes religieux. Dans les quartiers, il y a une omerta sur l’homosexualité. Par tradition, là aussi. L’islam radical s’y est développé” nous explique-t-il.

“Mais le problème est général avec les religions, puisque beaucoup d’homophobes dans le centre-ville disent tirer leur rejet des LGBT par leur foi catholique.”

D’après lui, le milieu de l’extrême droite violente (hors des partis) est également un problème qui revient souvent: “Ce sentiment identitaire reste souvent fermé, le débat est compliqué, rendant par là même impossible toute avancée.”

“C’est d’ailleurs un vrai problème très niçois, le manque de dialogue. Surtout entre les communautés”

Un échange qui ne serait pas forcément encouragé par les médias locaux, pas toujours enclins à s’engager sur la question de l’homophobie:  “Je crois qu’on a ici un problème avec les journalistes sur la qualité des sujets qui nous sont accordés, plus que sur la quantité.”

“On parle de la communauté LGBT+, c’est sûr. Mais est-ce qu’on en parle bien? Je n’en suis pas convaincu” s’interroge le responsable adjoint de la communication du Refuge Région Sud.

“Il est arrivé que Nice-Matin véhicule des stéréotypes dans ses articles ou ses titres, par exemple. Des clichés qui aboutissent à de l’homophobie” regrette-t-il encore.

Le quotidien avait toutefois dénoncé en juillet dernier les propos de certains de ses lecteurs dans un éditorial très engagé.

“Même s’il y a pire ailleurs, ça reste par moment angoissant d’être gay à Nice, où tenir la main de son copain est parfois un risque malgré l’image progressiste de la ville.”

Pour Estrosi, “la situation s’améliore”

Et le pouvoir, dans tout ça? Les deux ONG soulignent avec vigueur le “réel dévouement et les efforts engagés depuis des années par le maire, Christian Estrosi.”

La Ville s’engage dans de nombreuses actions contre la haine des homosexuels et a des contacts très réguliers avec les assos.

Voeux de M. Christian Estrosi au Refuge, janvier 2020. Photo : DR

“L’image de notre ville sur cette haine s’est améliorée” affirmait Christian Estrosi dans son discours de voeux au Refuge il y a quelques jours. La sienne aussi. Le maire LR a voté contre le mariage pour tous en 2013, mais s’est dit par la suite “ravi que Nice soit après Paris la deuxième ville où on unit le plus de gays.”

Depuis, il a même affirmé sur LCP “regretter” son vote, après avoir pu “mesurer le bonheur que l’on peut donner à ces couples, à ces familles.”

L’action de la droite locale est saluée par tous les acteurs associatifs. La députée de Nice Marine Brenier (LR) est également de tous les évènements.

“Il n’y qu’avec le Rassemblement national que nous n’avons aucune relation. Jusqu’à présent, ils n’ont pas fait la démarche de venir nous voir et de s’intéresser à nos actions” regrette-t-on du côté du Refuge.

Dans quel contexte ce “malaise niçois” s’inscrit-il?

“On observe, selon les chiffres de SOS Homophobie, que la Côte d’Azur (Alpes-Maritimes, Var, Bouches-du-Rhône) est une zone particulièrement touchée par les LGBTphobies. Mais il faut prendre tout ça avec prudence: beaucoup de victimes ne vont pas porter plainte, et tous les signalements ne sont pas forcément pris en compte. Ces données sont donc lacunaires” met en garde Erwann Le Hô, du Centre LGBT.

“Au niveau des violences, on revient à celui de 2012-13, au moment du mariage pour tous, parce qu’on débat beaucoup de la PMA (procréation médicalement assistée) en ce moment. Il y a donc partout une nouvelle libération de la parole stigmatisante”.

En moyenne, en France, un gay est agressé toutes les trente-trois heures. D’après les derniers chiffres de SOS Homophobie, on regrettait 1.905 actes LGBTphobes en 2018, en hausse de 15%. Une véritable “année noire”.

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