La justice marseillaise intensifie sa lutte contre les marchands de sommeil, comme en témoigne la condamnation prononcée lundi à l’encontre d’un propriétaire d’une trentaine de studios insalubres. Ce dernier exploitait une ex-résidence universitaire, transformée en « bidonville vertical », symptôme d’une ville gangrenée par l’habitat indigne.
Abdelmajid Bensaïd Aouel, 42 ans, a été condamné à trois ans de prison, dont un avec sursis probatoire, ainsi qu’à une amende de 150.000 euros. Un mandat de dépôt à effet différé a été prononcé pour l’exécution des deux années d’emprisonnement ferme.
Après la condamnation en janvier 2024 d’un ex-policier, Gérard Gallas, à cinq ans de prison, dont quatre ferme, cette sanction est la deuxième plus sévère prononcée contre un marchand de sommeil depuis que le parquet de Marseille a fait de la lutte contre l’habitat indigne une priorité de sa politique pénale.
Ancien directeur de restaurants McDonald’s, ex-assesseur du tribunal des affaires de sécurité sociale et candidat aux législatives 2022 à Marseille, M. Bensaïd Aouel s’est présenté à l’audience comme « une victime des politiques publiques » en matière de logement, affirmant vouloir aider les personnes en difficulté.
Le tribunal a jugé au contraire qu’il avait « porté peu de crédit à la dignité humaine de ses locataires ».
Détenteur de 34 biens immobiliers, dont une villa à Aubagne (Bouches-du-Rhône) et une résidence à Antalya en Turquie, il avait acquis, entre 2015 et 2021, 29 des 269 logements du Gyptis, une résidence de huit étages sous le coup de multiples arrêtés de mise en sécurité et d’insalubrité.
Le prix moyen de ses acquisitions était de 12.750 euros, pour des loyers mensuels perçus avoisinant 400 euros.
Les témoignages des locataires et les vidéos projetées lors de l’audience de janvier ont mis en lumière des logements ravagés par les moisissures et les infiltrations d’eau, certaines portes d’entrée ayant même été volées.
Les parties communes, plongées dans l’obscurité et jonchées de détritus, étaient devenues le repaire d’un réseau de trafic de stupéfiants, donnant lieu à des rixes au couteau.
Les logements étaient également infestés de nuisibles. « Regardez là, les rats, ils se battent », avait confié une femme aux enquêteurs, qui ont consigné dans leur rapport : « Vu exact à deux mètres ». L’un d’eux a résumé la situation en ces termes : « Quand on est au Gyptis, on n’est plus un être humain. »
Le tribunal a mis en avant la vulnérabilité des locataires, pour la plupart des migrants en situation irrégulière, sans autre solution de logement. « Je serais dehors si je n’avais pas ce logement », avait témoigné un Sénégalais. « Quand je rentre du travail, je me couche, comme cela je n’ai pas besoin de chauffage », avait expliqué un maçon : « C’est un peu mieux que la rue. »
Une expertise médicale a été ordonnée pour une femme enceinte à l’époque, dont le bébé est décédé après qu’elle a inhalé les fumées d’un des nombreux incendies ayant touché l’immeuble.
« Qui, à part des personnes vulnérables, peut habiter dans de telles conditions ?», avait interrogé le procureur, qui avait requis une peine encore plus lourde de quatre ans de prison et 300.000 euros d’amende.
Les juges ont prononcé la confiscation de 44.000 euros saisis sur les comptes de M. Bensaïd Aouel et lui ont interdit d’acheter un bien à usage d’hébergement pendant dix ans. Toutefois, ils n’ont pas saisi ses 29 studios du Gyptis, afin de ne pas compliquer les opérations de maîtrise foncière engagées par les pouvoirs publics sur cette copropriété, considérée comme « la plus dégradée de France » selon le procureur.
Condamné pour avoir perçu des loyers malgré un arrêté de péril ou d’insalubrité, M. Bensaïd Aouel devra verser plus de 100.000 euros de dommages et intérêts à neuf de ses locataires et plus de 138.000 euros à la ville de Marseille, en raison des interventions municipales sur l’immeuble et du relogement des habitants après l’évacuation du Gyptis en mars 2023.
Le 7 juillet marquera une nouvelle étape cruciale dans cette lutte contre l’habitat indigne à Marseille, avec le verdict du procès des effondrements de la rue d’Aubagne. Ce drame, qui avait causé la mort de huit personnes en 2018, avait révélé l’ampleur de ce fléau.
(Avec AFP)






Commentez l'actualité
Vous ne pouvez plus réagir 20 jours après la publication de l'article. Les contenus insultants ou diffamatoires ne seront pas autorisés, idem pour la publicité et les liens web. En cas de problème ou de contenu illicite, contactez-nous.