La mort en direct du streamer Jean Pormanove, victime de violences répétées dans ses vidéos sur la plateforme Kick, relance les interrogations sur la lutte contre les contenus extrêmes en ligne.
Le décès lundi de Jean Pormanove, connu pour ses vidéos de maltraitance diffusées sur la plateforme Kick, soulève de nombreuses interrogations sur l’efficacité des mécanismes de régulation face aux dérives du streaming en ligne.
Kick, plateforme australienne à la modération controversée, était le théâtre de ces séquences où l’on voyait le streamer se faire gifler, étrangler ou asperger de peinture. Une enquête judiciaire avait été ouverte dès décembre après un article de Mediapart, visant notamment des faits de « violences volontaires en réunion sur personnes vulnérables » et de « provocation à la violence envers une ou des personnes à raison de leur handicap ».
Kick, refuge des bannis du streaming
Kick est réputée pour son laxisme en matière de modération. Peu connue en France, elle a accueilli des influenceurs controversés comme Marvel Fitness, condamné pour harcèlement moral, ainsi que des streamers bannis de Twitch, sa principale concurrente.
Face à ces contenus choquants, la Ligue des droits de l’homme (LDH) avait saisi l’Arcom dès février, dénonçant « une atteinte à la dignité humaine ». « Nous n’avons pas eu de réponse », déplore aujourd’hui Nathalie Tehio, présidente de la LDH, évoquant un « manque de moyens » du régulateur.
Un signalement officiel trop tardif ?
La ministre déléguée au Numérique, Clara Chappaz, n’avait pas saisi l’Arcom en décembre, au motif que la justice avait déjà ouvert une enquête. Après le décès de Jean Pormanove, elle a finalement activé le signalement auprès de l’Arcom et de la plateforme Pharos, spécialisée dans la lutte contre la violence en ligne.
Une autopsie est prévue jeudi dans le cadre d’une nouvelle enquête pour rechercher les causes du décès. De son côté, Kick affirme avoir suspendu « tous les costreamers ayant participé à cette diffusion en direct (…) dans l’attente de l’enquête en cours », tout en annonçant une « révision complète » de ses contenus en français.
Une régulation complexe au niveau européen
Bien que son siège soit en Australie, Kick est soumise au règlement européen sur les services numériques (DSA) dès lors qu’elle cible les internautes européens, rappelle l’avocat Alexandre Archambault, spécialiste du numérique.
« En cas de signalement circonstancié, les plateformes ont l’obligation d’agir », explique-t-il. Mais cela ne signifie pas qu’elles sont juridiquement responsables des contenus diffusés par les utilisateurs.
L’Arcom face à ses limites juridiques
En France, une loi de 2004 impose aux hébergeurs de retirer un contenu « manifestement illicite ». L’Arcom peut, de son côté, saisir la justice pour demander le blocage d’un site, mais ne peut pas l’ordonner directement. Elle peut aussi alerter la Commission européenne.
Ces derniers mois, l’Arcom a contacté ses homologues allemands pour retrouver le représentant légal de Kick.com. Elle a aussi indiqué s’être « rapprochée de l’Office anticybercriminalité (OFAC) afin de vérifier si celui-ci a, par le passé, demandé le retrait de contenus » sur la plateforme.
Kick désormais supervisée depuis Malte
Ce mercredi, l’Arcom a été informée par la Commission européenne que Kick dispose désormais d’un représentant légal à Malte. Le régulateur français s’est immédiatement rapproché de ce contact ainsi que du régulateur maltais, désormais chargé de superviser la plateforme.
Cette évolution pourrait permettre d’appliquer plus concrètement les obligations du DSA à Kick, désormais encadrée par une entité européenne identifiée.
Un flou juridique autour du consentement
Le dossier se complique par l’absence de plainte des principaux intéressés. Jean Pormanove et un autre streamer entendus par la justice en janvier avaient « contesté fermement être victimes de violences », selon le parquet de Nice.
Ils affirmaient qu’il s’agissait de « mises en scène visant à +faire le buzz+ pour gagner de l’argent », précisant « n’avoir jamais été blessés » et « être totalement libres de leurs mouvements et de leurs décisions ».
Des limites légales difficiles à contourner
Me Archambault précise que les violences entre personnes majeures ne relèvent pas forcément du « manifestement illicite », une condition indispensable pour forcer une plateforme à retirer un contenu.
Pourtant, selon lui, le parquet aurait pu demander à titre conservatoire le maintien de la suspension de la chaîne Jeanpormanove, brièvement interrompue en décembre 2024 par Kick.
« Quand l’enquête de Mediapart a été faite, la balle était dans le camp de la police, de la justice et du gouvernement. Et rien n’a été fait », déplore Bastien Le Querrec, juriste à la Quadrature du Net.
Avec AFP



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