Au cœur du boulevard de la Madeleine, l’église arménienne Sainte-Marie ne se contente pas de veiller sur ses fidèles. Elle raconte l’histoire d’un peuple meurtri, arrivé ici après 1915, et qui a bâti sa renaissance pierre après pierre. Rencontre avec l’archiprêtre Khatchadour Boghossian, gardien de ce patrimoine spirituel unique à Nice.
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La façade sobre, presque discrète, ne dit rien, au premier regard, de son extraordinaire destin. « Cette église a été construite par les rescapés du génocide qui se sont installés dans le vallon de la Madeleine » raconte l’archiprêtre. Après avoir fui les marches de la mort vers Deir ez-Zor (Syrie), beaucoup sont arrivés à Nice en 1922, par Marseille.

Le chantier commence en 1927, entièrement financé par une grande souscription populaire. Parmi les donateurs, un nom revient, celui de Dikran Tchamkerten, qui assure l’essentiel de la construction. Quelques mois plus tard, en janvier 1928, l’édifice est consacré par une figure presque légendaire, l’évêque Krikor Balakian.
Périple romanesque !
« Il avait été arrêté pendant le génocide et envoyé à la mort. Il s’est évadé en se déguisant en soldat allemand, avant de rejoindre l’Angleterre puis la France. C’est lui qui a consacré l’église de Marseille, celle de Lyon, et la nôtre » confie le père Boghossian.
À l’intérieur, le parfum de l’encens enveloppe la nef étroite. « Nous sommes une Église apostolique arménienne, c’est-à-dire que notre christianisme remonte directement aux apôtres Thaddée et Barthélemy » rappelle le prêtre. Ceux-ci auraient évangélisé l’Arménie dès le Ier siècle, bien avant l’apparition des Églises catholiques et orthodoxes modernes.


Les messes dominicales, « riches, longues, très proches de la liturgie antique », attirent fidèles du quartier et familles arméniennes de toute la Côte d’Azur. « La liturgie catholique a beaucoup changé au fil du temps. La nôtre conserve encore des formes anciennes » précise-t-il.
Parmi les objets sacrés, trois Bibles anciennes, le calice rangé dans l’une des niches de pierre, et surtout le bâton épiscopal. « Regardez le serpent à sa base : c’est le mal. Au-dessus, la croix montre que le Christ triomphe de tout. L’évêque le tient lorsqu’il prêche. »
Un pilier identitaire pour la communauté arménienne niçoise
À l’extérieur, un élément attire immédiatement l’œil. La khatchkar, la pierre de croix finement sculptée. « C’est un art très ancien en Arménie. Chaque croix porte une prière, un message, un chemin vers Dieu. »
Si cette modeste église occupe une place si profonde dans le quartier, c’est qu’elle fut le premier repère des Arméniens installés dans les hauteurs du vallon, là où naît la Cité arménienne. « Ils avaient perdu leur maison, leur terre, parfois toute leur famille. Ici, ils ont recréé un foyer. »

Autour du site, au fil des décennies, se construisent la vie communautaire et la transmission culturelle. Mariages, baptêmes, funérailles, fêtes religieuses rythment encore l’année. « L’église est plus qu’un bâtiment. C’est la mémoire vivante d’un peuple et de son assimilation à Nice. »
Le père Boghossian insiste. « Cet édifice, ce sont nos grands-parents qui l’ont bâti de leurs mains. Il porte leur histoire, leur souffrance, mais aussi leur espérance. »



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