« Bonjour, on est séquestré pour le réseau. SVP appelle la police ». C’est le message glaçant que des clients d’un point de deal à Marseille disent avoir découvert, griffonné dans le pochon de drogue qu’ils venaient d’acheter.
Au parquet, ce type de signalement renvoie à une réalité désormais décrite sans détour. « On a souvent des mineurs violentés très gravement, séquestrés, mis à l’amende, qui n’arrivent plus à sortir des réseaux » mais « c’est l’omerta, on ne dénonce pas », explique à l’AFP le procureur de Marseille, Nicolas Bessone, qui évoque à présent une forme de traite d’êtres humains.
Les autorités disent peiner à endiguer un phénomène apparu peu avant le Covid. Des centaines d’adolescents, souvent en rupture familiale, « jobberaient » dans la ville, recrutés via les réseaux sociaux. Certains viendraient d’autres régions, au point que les autorités ont aussi employé le terme de « narcotourisme ».
Selon une actrice associative qui souhaite rester anonyme, l’illusion vendue à ces jeunes masque une exploitation pure et simple. « On fait croire que c’est le job de rêve mais 100 euros pour guetter de 10H à minuit, au taux horaire, c’est de l’exploitation », dit-elle, dans un climat de peur renforcé depuis l’assassinat mi-novembre de Mehdi Kessaci, tué, selon elle, pour atteindre son frère Amine, militant anti-drogue.
Mineurs recrutés, séquestrés, violentés : la mécanique du deal à Marseille révélée par des messages dans les pochons
Hakim*, venu de région parisienne fin 2020, raconte un engrenage rapide. Son dossier fait partie des rares à avoir donné lieu à des poursuites, les victimes déposant presque jamais plainte. Quelques jours après son arrivée, il se serait jeté sur des policiers en patrouille cité de la Busserine, les suppliant de l’extraire du réseau. L’adolescent, alors âgé de 15 ans, dit être venu volontairement, avant de se retrouver privé de son téléphone et contraint de dormir chez une logeuse décrite comme « énormément radine », avec « un bol d’eau pour se laver et un cookie » à partager.
Il aurait été affecté au rôle de guetteur, chargé de crier « ara » à l’arrivée de la police. Après une alerte jugée manquée, il dit avoir subi un déferlement de violences. Le gérant du point de deal, un surnommé Loose D, lui aurait lancé sous la menace d’un couteau : « Qu’est-ce que tu serais prêt à faire pour rester en vie ? Est-ce que tu serais prêt à me sucer ? » Hakim décrit un viol et une intimidation destinée à le réduire au silence, en lui faisant croire qu’il était filmé.
Début février, une affaire similaire doit être jugée aux assises des Bouches-du-Rhône. Les faits se déroulent dans la cité de Frais-Vallon en 2022 : deux adolescents à qui l’on reproche un prétendu « trou » de 500 euros dans la caisse. Dans les pochons remis aux clients, ils glissent des mots d’appel à l’aide : « bonjour, on est séquestré pour le réseau. SVP appelle la police il nous oblige a vendre gratuit depuis 1 mois et nous tabasse avec des bare. SVP appelle la police on a besoin d’aide (on a 15 ans) » (sic).
Selon le récit, ils auraient fini par sauter du 2e étage de l’appartement où ils étaient retenus, avant d’être secourus par les pompiers après l’appel d’un passant.
Cette violence gagnerait aussi les fratries. « si d’aventure, le frère ne rembourse pas ou ne jobbe pas assez, le petit frère ou la petite soeur est mis à contribution, elle est violée pour rembourser », témoigne un directeur d’établissement accueillant des mineurs délinquants. Il assure que ces jeunes ne portent pas plainte, par peur et parce qu’on ne « balance » pas.
Pour la justice, ces dossiers se ressemblent et imposent un changement d’approche, d’autant que les tortionnaires auraient parfois eux-mêmes subi des sévices. « Quand nous sommes arrivés en 2023, c’était en pleine guerre de gangs entre les clans Yoda et DZ Mafia. Et nous avons fait immédiatement le constat qu’on avait énormément de mineurs décédés, gravement blessés. C’était eux qui étaient au front, ils étaient complètement interchangeables, des mouchoirs jetables. Ils arrivaient volontairement en disant « je vais rentrer dans un réseau », et puis, très vite, ils déchantaient, puisqu’ils étaient vraiment traités comme des esclaves », explique Isabelle Fort, cheffe du pôle criminalité organisée au parquet de Marseille.
Une juge pour enfants aujourd’hui à la retraite, Laurence Bellon, a été parmi les premières à parler de traite d’êtres humains. « Ces adolescents sont coincés dans un processus de répétition que l’on aborde aujourd’hui uniquement sous l’angle de la récidive alors qu’il s’agit aussi d’emprise et de soumission à des réseaux très violents », expliquait-elle à l’AFP en 2023.
Traditionnellement, la traite d’êtres humains est associée à des dossiers de proxénétisme ou de mendicité forcée. Appliquer cette notion à la « criminalité forcée » est présenté comme inédit en France : l’idée bouscule, divise, mais progresse.
L’Unicef a lancé une alerte en juillet, estimant qu’il est « en contradiction avec le droit international que les enfants victimes d’exploitation criminelle fassent encore l’objet de poursuites et de sanctions pénales en France au lieu d’être considérés et pris en charge comme des victimes ». L’organisme souligne qu’en Belgique ou au Royaume-Uni, des textes récents établissent « que les victimes de la traite ne doivent pas être punies pour des infractions commises sous contrainte ».
En France, un mouvement s’amorce. En janvier, le ministre de la Justice Gérald Darmanin recommandait dans une circulaire d’« envisager le traitement des procédures sous l’angle de la répression de la traite des êtres humains ». Dans ce contexte, le parquet de Marseille annonce à l’AFP avoir ouvert une dizaine d’enquêtes intégrant un volet traite d’êtres humains sur des réseaux de trafiquants.
« Il y a un travail de changement de paradigme pour tout le monde, mais sans tomber dans l’excès inverse de déresponsabiliser complètement les jeunes qui viendraient au soleil de Marseille parce qu’on paye mieux qu’ailleurs », insiste Céline Raignault, procureure-adjointe en charge de la division Mineurs-Famille. Elle rappelle que la traite d’êtres humains repose sur des critères précis : le déplacement, le recrutement aux fins d’exploitation, les menaces, les violences, l’abus de vulnérabilité et, le cas échéant, le recrutement par voies de télécommunication.
Du côté des policiers, des réticences persistent, ainsi qu’une difficulté à faire parler ces petites mains du trafic. « Il faut dans la traite d’être humains qu’on ait à faire à des victimes à 100% », estime Sébastien Lautard, numéro deux de la police marseillaise. « Actuellement, c’est bien beau, c’est des belles idées, mais on n’est pas prêts », ajoute-t-il, évoquant un « flou artistique » et l’absence d’« un parcours pour sortir du trafic ».
Pour un directeur d’établissement déjà cité, l’unique issue passe par l’extraction et la reconstruction : « Il n’y a aucun retour possible, à part de les extraire et de prendre soin d’eux », dit-il. « il faudrait les mettre à la campagne et les reconsidérer comme des enfants », en les ramenant à des gestes simples pour les éloigner d’un univers où « agresseur, agressé tout se mélange ».
Me Frédéric Asdighikian, avocat spécialisé en droit des enfants, se souvient d’un mineur en fuite revenu brûlé au chalumeau sur le flanc, blessure à vif et non soignée. « Ils ont l’habitude de cette douleur, on l’avait torturé dans une cave trois jours », affirme-t-il. « c’est vraiment de l’esclavage moderne », conclut l’avocat, estimant qu’il faut « réfléchir autrement parce que c’est une histoire sans fin ».
- Ce qu’il faut retenir : Des adolescents recrutés via les réseaux sociaux se retrouvent exploités et parfois séquestrés pour travailler sur des points de deal à Marseille. Des affaires décrivent des violences extrêmes, des intimidations et des appels à l’aide glissés dans des pochons. La justice et les forces de l’ordre débattent d’un changement d’approche, certains parlant de traite d’êtres humains et de prise en charge des mineurs comme victimes.
Avec AFP







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