La justice monégasque a inculpé mercredi Didier Linotte, ancien président du tribunal suprême de Monaco, pour prise illégale d’intérêt en bande organisée et corruption passive, dans un dossier explosif mêlant pouvoir judiciaire, anciens proches du prince Albert II et juteux contrats immobiliers.
Cette mise en cause marque une nouvelle étape dans la vaste affaire politico-judiciaire qui secoue la Principauté depuis la publication du site « Dossiers du Rocher » en 2021. Elle survient après deux jours de garde à vue, à l’issue desquels le parquet avait requis son placement en détention préventive, évoquant des « faits d’une particulière gravité ». Les juges ont finalement décidé d’un contrôle judiciaire strict, avec interdiction pour Didier Linotte de quitter Monaco.
Premier mis en examen de haut rang dans le dossier du Rocher
Âgé de 77 ans, ce juriste français est le premier haut responsable directement visé par la justice dans cette affaire. Il figurait parmi les quatre anciens proches du prince Albert II mis en cause par un mystérieux lanceur d’alerte dans les fameux « Dossiers du Rocher ». Aux côtés de Didier Linotte étaient cités Thierry Lacoste, avocat personnel et ami d’enfance du souverain, Claude Palmero, comptable du Palais, et Laurent Anselmi, ancien chef de cabinet.
Initialement soutenus par le prince, ces quatre hommes ont été progressivement écartés du pouvoir en 2023. Tous réfutent les accusations de collusion et dénoncent en retour une opération de déstabilisation orchestrée par le promoteur Patrice Pastor, héritier d’un empire immobilier largement supérieur à la fortune de la famille princière. Selon eux, c’est sa volonté d’écarter toute opposition à son influence qui aurait motivé les révélations du « corbeau ».
Des liens controversés avec le monde immobilier
La justice examine désormais les éventuelles relations entre les quatre anciens conseillers et plusieurs groupes immobiliers concurrents de Pastor, notamment Caroli, Marzocco ou encore Vinci. Dans une Principauté où la rareté du foncier rend le marché immobilier parmi les plus chers du monde, les convoitises sont nombreuses.
Dans le cas de Didier Linotte, l’un des points d’interrogation concerne une décision rendue par le tribunal suprême en 2020. Cette instance avait condamné l’État monégasque à verser 136 millions d’euros, hors intérêts, à la société Caroli, pour l’abandon du projet immobilier baptisé « Esplanade des pêcheurs ».
L’avocat de Linotte parle d’accusations infondées
Son avocat, Me Pascal-Pierre Garbarini, rejette toute idée d’influence extérieure sur cette décision, qualifiant cette hypothèse de « fable ». Il rappelle que l’arrêt avait été voté « par cinq des sept membres du tribunal suprême », en formation collégiale, et non par Linotte seul.
L’ancien président de la haute juridiction est aussi suspecté d’avoir poursuivi une activité de conseil, notamment pour Vinci, après sa nomination à la tête du tribunal. Selon son avocat, cette situation était alors compatible avec son statut, et Didier Linotte y aurait mis fin dès 2017 à la demande du prince, dans le cadre des efforts de transparence alors engagés.
Onze années à la tête de la plus haute juridiction
Avocat et professeur de droit, Didier Linotte a présidé pendant onze ans le tribunal suprême, jusqu’à ce que le prince mette fin à ses fonctions en 2023. Son avocat a d’ores et déjà annoncé son intention de contester l’inculpation devant la chambre d’accusation, affirmant vouloir démontrer « que ces accusations sont artificielles ».
Depuis le déclenchement de cette affaire, plusieurs enquêtes ont été ouvertes. Elles ont donné lieu à des auditions, perquisitions, gardes à vue et demandes d’entraide judiciaire internationale. Jusqu’à présent, seuls deux collaborateurs secondaires avaient été mis en examen, notamment dans l’enquête parisienne sur le piratage des mails du cabinet de Me Lacoste, à l’origine d’une partie des révélations des « Dossiers du Rocher ».
Une ancienne garde rapprochée en révolte face au silence du Palais
Alors que le prince Albert II maintient un discours serein malgré ce climat délétère, ses anciens collaborateurs haussent le ton. Claude Palmero, par exemple, accuse la justice monégasque d’être instrumentalisée et a déposé plusieurs recours devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).
Deux de ses requêtes ont été rejetées ces dernières semaines. Mais la CEDH doit encore se prononcer sur un dossier crucial, portant sur l’impossibilité de contester en justice une décision du prince, en raison de son immunité absolue. Une question centrale pour l’État de droit à Monaco.
Avec AFP



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