Petites guerres de tranchées entre frères et sœurs, tensions, héritiers contestés : avec « Successions - Saison 2 - Secrets de famille » (éd. Albin Michel), Vanessa Schneider poursuit son exploration des déchirements au sommet des grandes dynasties françaises. Derrière les jets privés et les milliards d’euros, des blessures jamais refermées. Au cours de cet entretien réalisé lors du Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire, l’enquêtrice du journal Le Monde livre les clés d’un ouvrage captivant.
On pourrait croire à première vue que ce livre est très éloigné de nos vies. Des milliards d’euros, une élite… Mais au fond, ce sont des histoires très humaines, très françaises, non ?
On pourrait se dire que ces empires financiers ou ces lignées industrielles n’ont rien à voir avec nous. Mais très vite, on s’est rendu compte (avec Raphaëlle Bacqué, NDLR), dès le premier volet de l’enquête, que les ressorts étaient profondément universels. Ce qui arrive dans ces grandes familles, ce sont les mêmes mécanismes que l’on retrouve dans n’importe quelle famille au moment d’un héritage.
Les conflits ne sont pas uniquement d’ordre financier – même si l’argent cristallise beaucoup. Ce sont aussi des secrets, des disputes anciennes, la question taboue de l’enfant préféré, des inégalités ressenties dans la transmission… Ce sont des dynamiques très classiques qui prennent ici une dimension plus… spectaculaire.
Pour vous, ce n’est pas forcément la guerre des clans qui est au cœur du livre, mais vraiment le moment de la succession ?
Oui, parce que la succession, c’est souvent le moment où tout ressurgit. C’est un révélateur de ce qui ne va pas dans une famille, et dans toutes les familles, il y a des choses qui ne vont pas. Bien sûr, ici, les enjeux sont démultipliés par la taille des fortunes et le poids symbolique des héritages. Mais les tensions de fond sont les mêmes.
Et la brutalité de certains conflits n’est pas si éloignée de celle que l’on peut trouver dans des familles lambda…
Exactement. Parfois, on atteint une dimension presque tragique. L’exemple de la famille Barrière est très fort : Diane Barrière-Desseigne, qui héritait de l’empire, meurt quelques années après un accident d’hélicoptère. Son mari prend la tête du groupe – hôtels, casinos – mais a beaucoup de mal à passer le relais à ses enfants. C’est un classique : les fondateurs ou dirigeants ont souvent de la peine à lâcher prise. Ce sont des personnalités avec des égos surdimensionnés, qui pensent être irremplaçables.

Et souvent, ils estiment que leurs enfants feront forcément moins bien. Dans le cas des Barrière, le père a dirigé le groupe pendant 30 ans, mais ses deux enfants, qu’il a peu vus grandir, ont fini par rompre tout dialogue. Le fils a même intenté une action en justice pour l’écarter… tout en vivant encore sous le même toit que lui !
Il a obtenu que le nom du père soit effacé de tous les supports de communication de l’entreprise. C’était d’une brutalité inouïe.
Il y a aussi une peur du remplacement, de l’effacement…
C’est parfois plus fort que la peur de l’échec. Dans les entretiens que nous avons menés, certains fondateurs nous ont confié que voir leur enfant réussir à leur place était difficile. Edouard Leclerc, par exemple, voyait son fils Michel-Édouard commencer à avoir plus de succès médiatique que lui, à devenir la figure publique du groupe. Il ne l’a pas supporté. Un jour, il lui a dit : « Tu veux tout me voler ». Il y a un vrai sentiment de dépossession qui se joue.
Dans ces familles-là, on parle peu d’amour, en fait…
C’est ce qui nous a beaucoup frappées. Ce ne sont pas des histoires d’affection. Ce sont des récits très durs, très rugueux. Le mot « amour » revient très peu. L’une des rares fois où cela a été dit clairement, c’était chez David de Rothschild. En parlant de son fils à qui il a transmis le groupe : « Je suis heureux parce que j’aime mon fils ». C’est la seule fois où quelqu’un nous l’a dit aussi simplement. Souvent, les parents disent que leurs enfants sont compétents… mais on sent toujours une réserve. Il y a rarement cette fierté affective.
Le cas Ricard est aussi très singulier, notamment par son ancrage marseillais. Cela change quelque chose ?
Oui, c’est une famille qui est restée en Provence, et cela les distingue un peu. Paul Ricard, c’est un personnage extraordinaire, très aimé localement, une grande gueule, un entrepreneur dans tous les sens du terme.
Il a été inventif, touche-à-tout – circuit automobile, Camargue, riziculture pendant la guerre… Il a eu une popularité réelle. Mais même chez eux, la succession a été violente. Paul Ricard, encore jeune et très actif, a décidé sur un coup de tête de se retirer, et il a nommé son fils aîné. Il n’a pas supporté son propre choix et n’a eu de cesse de le critiquer. Deux ans après, le fils est parti : un échec complet.
Une autre famille que vous décrivez est très discrète, mais au cœur de notre quotidien : les Saadé. Pourquoi ?
Les Saadé sont un cas passionnant. C’est une famille issue de l’immigration libanaise, qui a fui la guerre. Le père a monté une entreprise de transport maritime, la CMA-CGM, devenue un géant mondial. Le fils, Rodolphe Saadé, a repris l’entreprise et l’a complètement transformée. Ce qui nous a intéressées, c’est ce contraste : une grande fortune très récente, mais aussi une culture du silence, une immense discrétion. Le public ne les connaît pas, alors que leur influence est considérable (notamment via le rachat de BFMTV, NDLR).





Commentez l'actualité
Vous ne pouvez plus réagir 20 jours après la publication de l'article. Les contenus insultants ou diffamatoires ne seront pas autorisés, idem pour la publicité et les liens web. En cas de problème ou de contenu illicite, contactez-nous.