Dans « Ta promesse » (éd. Gallimard), Camille Laurens livre un récit saisissant, mêlant suspense et introspection psychologique, pour décortiquer les mécanismes subtils et destructeurs de l’emprise amoureuse. À l’occasion du Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire, elle revient à notre micro sur cette thématique cruciale.
Nice-Presse. Votre roman dépeint avec une finesse glaçante le processus d’emprise dans une relation amoureuse. Pourquoi ce sujet vous semble-t-il essentiel aujourd’hui ?
Camille Laurens : C’est un sujet qui dépasse largement le cadre intime. Nous vivons dans une société où la manipulation d’autrui est devenue presque banale, marquée par un manque croissant d’empathie. L’autre est souvent considéré comme un simple objet, que l’on exploite aussi bien professionnellement qu’affectivement. J’ai voulu montrer ce phénomène dans une histoire intime, pour mieux en révéler l’universalité et la gravité.
Qu’est-ce qui explique ce glissement, selon vous ?
D’une évolution éducative et culturelle où l’enfant est devenu roi, à qui tout est permis et pardonné. On inculque à cette génération une forme de toute-puissance illusoire, créant ainsi des adultes persuadés de leur supériorité. Ce narcissisme exacerbé conduit à une perception de l’autre comme « inférieur », voire comme un objet au service de ses propres intérêts ou désirs.
Vous montrez que la manipulation dans les relations est souvent plus masculine. Pourquoi ce déséquilibre ?
C’est une question sur laquelle j’ai beaucoup échangé avec le sociologue Marc Joly, spécialiste des relations toxiques. D’après ses recherches, ce phénomène reste majoritairement masculin, ce qui serait en fait un avatar du patriarcat.
Puisque les hommes ne peuvent plus dominer par la violence physique comme autrefois, ils se tournent désormais vers une violence psychologique, plus insidieuse et difficile à prouver. Cela leur permet d’exercer une forme de contrôle, sans laisser de trace visible.
Vous avez choisi une narration mêlant la voix de Claire, un procès, et plusieurs témoignages. Qu’apporte ce choix à votre exploration de la vérité ?
En étudiant des procès réels, j’ai constaté que plusieurs témoins présents aux mêmes événements pouvaient les comprendre et les raconter de façons totalement différentes. Cette polyphonie me permettait justement d’illustrer à quel point la vérité est fluctuante, subjective, et complexe. Depuis la sortie du livre, des avocats m’ont d’ailleurs confirmé la difficulté qu’ils rencontrent, notamment lors des divorces, à prouver concrètement les violences psychologiques.
Votre roman dépeint également un monde où la parole des femmes est souvent remise en cause. Pensez-vous que la justice et les réseaux sociaux constituent aujourd’hui des freins à l’émancipation ?
Ils ne sont certainement pas favorables à la vérité. Nous évoluons dans une ère de post-vérité, où les « fake news » prolifèrent librement. Les réseaux sociaux amplifient cela en permettant à chacun, dans l’anonymat, de propager des mensonges qui peuvent être extrêmement destructeurs.
Ainsi, une femme qui dénonce des abus peut facilement voir sa parole retournée contre elle ou remise en question publiquement. Cela rend la quête de vérité et d’émancipation encore plus douloureuse et difficile.










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