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    ANALYSE - Et si on réinventait le tourisme ?

    La rédaction de Nice-Presse13/01/2021 07:29MAJ13/01/2021 07:36
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    chaises bleues nice
    Les chaises bleues, incontournable spot touristique de Nice. Photo : Florie-Laure Caudron

    Le bilan touristique de l’année 2020 fait apparaître une forte baisse d’activité, à l’échelle mondiale comme européenne et hexagonale. Aucun pays n’a échappé à la récession économique liée à l’épidémie de Covid-19 et à son corollaire, le confinement généralisé, qui a généré une forte diminution des mobilités. Les observateurs spécialisés considèrent qu’il s’agit de la crise la plus grave de l’histoire du tourisme.

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    Selon la Banque de France, les recettes touristiques internationales de la France ont été de 12,3Mds€ au premier semestre 2020 contre 25,5Mds€ de janvier à juin 2019, soit une perte de 13,2Mds€ (-51,9 %). D’après les premières estimations d’Atout France, les pertes potentielles de recettes touristiques globales pour l’année sont estimées entre 50 et 60Mds€, soit une baisse comprise entre 30 et 35 % de la consommation touristique annuelle (Veille Info Tourisme, septembre 2020).

    Un effort financier important et inédit a été consenti par l’état français et relayé par les régions et par les départements en faveur des entreprises touristiques pour limiter la crise du secteur. Il a été complété par des stratégies de communication visant à renforcer l’attractivité de la France (Campagne Atout France : « Cet été je visite la France ») et de chaque territoire (« Le 64 à 64 euros », dans la communication de l’Agence d’attractivité et de Développement Touristiques Béarn et Pays basque) dans un contexte de crise et de concurrence accrue entre les régions.

    Cette double action a permis à l’activité touristique de redémarrer cet été, mais avec des effets limités et de fortes disparités selon les territoires qui montrent bien les limites du modèle économique productiviste et standardisé. Tous les clignotants s’allument aujourd’hui pour envisager les choses différemment, car la crise sanitaire accélère le processus de transition sociétale en cours et oblige à repenser le mode de développement touristique.

    Les activités de plein air, les destinations du littoral et de la campagne ont été privilégiées par les touristes. La saison a été en revanche difficile dans les grandes villes, en Corse et dans les outre-mer. À Paris, moins de la moitié des hôtels étaient ouverts et les taux d’occupation observés ont été particulièrement faibles.

    Une réelle opportunité

    Si la crise actuelle représente une véritable menace pour l’économie touristique, elle est en même temps l’occasion rêvée d’une reproblématisation généralisée. Elle apparaît comme une réelle opportunité pour réfléchir sur le tourisme de demain, à condition de ne pas se contenter de discours, de « greenwashing » ou de recettes d’antan, mais de changer vraiment de cap. Il est donc évident que le tourisme doit se réinventer en privilégiant des formes plus douces, plus écologiques, plus humaines.

    Après avoir profité des avancées de la modernité qui ont révolutionné les temporalités et les spatialités touristiques et permis le triomphe d’une utopie, le tourisme subit depuis la fin du XXe siècle les avatars de l’hypermodernité, synonyme de surenchère permanente. Et rien ne semble pouvoir arrêter cette conquête démesurée des quatre coins de la planète – à part, peut-être, la pandémie mondiale. En tant que première industrie mondiale, le tourisme symbolise bien les dysfonctionnements de notre monde.

    Une approche qualitative

    La culture touristique de notre pays repose depuis toujours sur une approche quantitative basée pour l’offre sur l’augmentation constante des prestations et pour la demande sur des indicateurs macro-économiques sans grande valeur scientifique. À titre d’exemple, le chiffre de 90 millions de touristes qui ont passé la frontière française en 2019 d’après le Ministère du Tourisme ne nous renseigne guère sur la réelle fréquentation touristique et son poids dans le développement économique dans la mesure où il ne comptabilise que les touristes étrangers et pas les touristes français et prend en compte des personnes qui ne font que traverser notre pays sans dépenser un euro.

    Le tourisme de demain mérite une approche plus qualitative qui ne se focalise pas uniquement sur l’augmentation du nombre de touristes qui fréquentent un territoire qu’il soit national, régional ou local. Il doit mieux appréhender la singularité des territoires, donner davantage la priorité à l’environnement et à la culture, recomposer les liens entre l’ici de proximité et l’ailleurs lointain, mais aussi reconsidérer les visiteurs qu’ils soient extérieurs ou locaux en plaçant les habitants au cœur du système. L’objectif consiste à équilibrer attractivité et durabilité des territoires.

    Quelques villes telles que Bordeaux, Lyon et Nantes, à travers le réaménagement urbain et la réhabilitation des berges de leurs fleuves qui favorisent l’itinérance douce, montrent la voie en travaillant leur accueillance. Ces agglomérations développent des politiques touristiques plus qualitatives et innovantes en construisant leurs offres touristiques au sein d’un écosystème intégré à la vie de la cité et impliquant fortement les habitants. Ces nouvelles manières de faire – pour l’instant minoritaires – devraient se généraliser avec la pandémie qui oblige à penser un tourisme de proximité, solidaire et ordinaire. Réinventer l’ordinaire dans le tourisme consiste « mettre en tourisme », le plus souvent avec les habitants, des lieux qui ne l’étaient pas à l’origine (friches urbaines, quartiers déshérités, commerces particuliers…) et qui se différencient des hauts lieux touristiques traditionnels. On parle alors de « touristification du quotidien ». « Le Paris des Parisiens » en offre un bel exemple.

    Entrer dans la « transmodernité » touristique

    Depuis une dizaine d’années, des signaux avant-coureurs nous indiquent l’émergence progressive d’une nouvelle configuration historique qualifiée de « transmoderne »

    en lien avec la combinaison de mutations politiques, économiques, socioculturelles, environnementales et technologiques qui remettent en cause les modèles établis. La « transmodernité » peut être définie comme une totalité interdépendante qui se caractérise par l’hybridation des modèles, et le métissage des valeurs. Cette nouvelle forme sociétale s’inscrit dans la transition sociétale actuelle qui est balisée par deux paradigmes : celui ancien, mais toujours actif du « technocentrisme » lié au progrès infini et celui émergent de « l’écohumanisme » animé par un nouvel art de vivre où la vision de l’habiter et du voyage est repensée à travers le prisme de la quête de sens.

    Les valeurs prônées par la transmodernité) prennent avec la Covid-19 une dimension particulière et nous incitent à construire un nouveau rapport au monde, au temps et à l’espace. Elles nous obligent à inventer de nouveaux modes d’existence et de fonctionnement. Elles privilégient la qualité de vie, un rapport moins tyrannique au temps, la richesse des expériences vécues, la reconnexion à soi, l’altérité et la résonance avec les lieux.

    Elles installent la durabilité au centre de nos actes de consommation afin de mieux agir pour le futur, en prenant en compte les traditions et produits du terroir (circuits courts), en respectant l’environnement grâce à la diminution de nos déplacements et l’utilisation de mobilités douces (transports collectifs, vélo…), mais aussi en faisant preuve de plus d’humanité et de respect vis-à-vis des populations locales. L’exemple du Gers est à cet égard particulièrement intéressant.

    Elles donnent la priorité au local entendu comme la mise en valeur des identités, des habitants, du patrimoine, des savoir-faire, des productions artisanales. Cette lutte contre la mondialisation considérée comme vecteur d’uniformisation des modes de vie, valorise toutes les actions de relocalisation des modes de production, de distribution et de consommation. La démarche proposée par le site de Cantercel, dans l’Hérault, nous en offre une belle illustration.

    Réguler la logique mondialisée

    Mais le tourisme post-Covid devra aussi composer avec la logique économique mondialisée qui ne disparaîtra pas du jour au lendemain. En revanche, il faudra davantage la réguler, en sortant du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus loin et en luttant contre l’accélération permanente de notre société, synonyme de dépossession et d’aliénation.

    Cependant, ralentir la cadence du tourisme ne s’oppose pas systématiquement à la vitesse dans le sens où les progrès technologiques symbolisés par la fluidité des transports et l’instantanéité des connexions Internet sont recherchés par les consommateurs. Des espaces et modes rapides peuvent coexister avec des espaces et modes lents.

    De même, la seule promotion du local nous paraît être réductrice dans le monde actuel car pouvant déboucher sur une forme d’enfermement. Il semble donc plus réaliste de l’envisager dans une dialectique entre la valorisation de l’échelle locale et la prise en compte de l’échelle globale. À titre d’exemple, le développement touristique de la vallée d’Aspe dans les Pyrénées Atlantiques doit partir de la singularité de ses ressources endogènes, mais s’inspirer en même temps de stratégies d’innovation en matière d’aménagement validées au niveau national.

    C’est le chemin réformateur proposé par Edgard Morin dans son ouvrage La Voie. Pour l’avenir de l’humanité (2011) dans lequel il écrit : « Pour élaborer les voies qui se rejoindraient dans la voie, il nous faut à la fois mondialiser et démondialiser, croître et décroître, développer et envelopper, conserver et transformer ».

    Une approche territoriale transversale

    Dans cet esprit, les acteurs publics ont la responsabilité de promouvoir une autre politique et d’élaborer d’autres stratégies de positionnement plus en phase avec les changements climatiques, les mutations socioculturelles et la vulnérabilité économique générée par la crise sanitaire actuelle. De nouvelles formes de pilotage par et pour le territoire stimulant une intelligence territoriale collective sont aujourd’hui attendues que ce soit dans la création d’entreprises, dans la conception d’aménagements et d’événements touristiques.

    Le temps est venu pour eux d’agir plus efficacement pour diminuer les déséquilibres territoriaux entre les zones surfréquentées et les zones à plus faible fréquentation. Il devient également urgent de réfléchir à de nouveaux produits plus adaptés à la demande et de nouveaux modes de gouvernance plus horizontales, partenariales et participatives.

    Le tourisme n’est pas un phénomène exogène déconnecté de la vie locale, mais au contraire un fait social et spatial total qui doit être pensé dans une approche territoriale transversale, intégrée et située en lien avec les transports, l’urbanisme, la politique environnementale, les types d’aménagements, l’animation événementielle et les relations avec les habitants.

    Le tourisme de demain sera responsable ou ne sera pas

    Loin d’être une utopie, la généralisation d’un tourisme responsable semble être la démarche la plus adaptée à notre monde, car il privilégie une approche territoriale singulière, inclusive et innovante qui pose de nombreuses questions. Comment élaborer des stratégies touristiques adaptées aux territoires et différenciantes pour une destination ? Comment fabriquer des produits touristiques hybrides autour de l’environnement, de la culture et des sports qui proposent aux touristes de vivre des expériences riches, authentiques et propices à la reconnexion ? Comment penser la gouvernance afin de réduire la fragmentation des acteurs et provoquer une démarche collaborative de co-construction et d’expérimentations entre acteurs concernés ? Aller vers un tourisme responsable ne se décrète pas et nécessite de changer de paradigme en s’adaptant au nouveau contexte sociétal.

    Reste que le tourisme responsable ne peut être un levier efficace pour inventer le tourisme de demain que s’il dépasse les solutions toutes faites, s’il éclaire les conditions et les formes de son développement, mais aussi s’il est capable d’évaluer les impacts de sa mise en œuvre dans les territoires.

    Le défi à relever est immense face à la complexité et l’incertitude du monde de demain. Mais toute crise est stimulante et il est temps de déconfiner les esprits, de faire preuve de créativité à la recherche de pistes nouvelles.The Conversation

    Par Olivier Bessy, Professeur d’Université et directeur du master tourisme, Université de Pau et des pays de l’Adour


    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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