Face à une criminalité organisée décrite comme profondément enracinée dans la société et l’économie insulaires, les services de l’État en Corse ont engagé une vaste campagne de formation destinée à sensibiliser 1.000 agents publics. Objectif affiché : leur donner les outils pour identifier les pressions, détecter les « signaux faibles » et signaler toute tentative d’influence ou d’ingérence liée à la mafia, dans un combat présenté comme long, difficile, mais collectif.
Dans une salle réunissant une quatre-vingtaine d’agents de la Direction départementale des territoires, la formation débute sans détour. Deux heures pour comprendre, observer, puis agir. Un temps volontairement concentré, pensé pour confronter les agents de l’État à une réalité qu’ils peuvent croiser dans l’exercice quotidien de leurs missions, parfois sans toujours en mesurer la portée.
Criminalité organisée bien structurée
La présentation dresse le portrait d’une criminalité insulaire composée d’une vingtaine de bandes criminelles, dont plusieurs cohabitent dans certaines zones urbaines, notamment à Ajaccio. Des groupes décrits comme mouvants, sans règles établies, guidés par l’appât du gain, les relations personnelles ou les rancœurs. Une organisation que les services de l’État qualifient de mafia, en raison de sa capacité à s’inscrire durablement dans le tissu social et économique.
Selon le coordonnateur pour la sécurité en Corse, cette implantation passe notamment par la captation de la commande publique, parfois avec des acteurs politiques présentés comme « plus ou moins contraints ». Les revenus illicites reposent d’abord sur un trafic de stupéfiants qualifié d’élevé, caractérisé par l’absence de points de deal traditionnels et par une distribution désormais largement dématérialisée, via les réseaux sociaux ou des applications de messagerie. À cela s’ajoutent des activités comme les jeux clandestins, générant d’importants flux de liquidités.
Conflits d’intérêts
Une fois les fonds accumulés, les groupes criminels investissent dans l’économie réelle. Les secteurs cités sont nombreux : immobilier, foncier, tourisme, restauration, batellerie, commerce, distribution, déchets ou encore agriculture, parfois à travers des mécanismes de fraude. Autant de domaines dans lesquels les agents de l’État peuvent être confrontés à des situations de pressions, de corruption, de conflits d’intérêts ou à des organisations administratives jugées poreuses.
Les agents sont alors présentés comme des « capteurs » essentiels. Tous ont l’obligation de signaler les infractions détectées, par la voie hiérarchique, directement auprès du procureur ou via la coordination pour la sécurité, composée de quatorze agents. Les signalements peuvent aussi concerner les « signaux faibles », même en l’absence d’infraction caractérisée. « Il n’y a pas de mauvais signalement », insiste le responsable, rappelant que les sources bénéficient d’une confidentialité absolue.
Ces signaux peuvent aller de la présence d’un acteur connu de la criminalité organisée dans des démarches administratives ordinaires, jusqu’à un sentiment diffus d’irrégularité. « À chaque fois que vous êtes capables de dire “ça ne va pas, ce n’est pas logique” », précise-t-il, le signalement est encouragé.
Un combat collectif face à des adversaires puissants
Dans la salle, les échanges témoignent des difficultés rencontrées sur le terrain. Un agent souligne qu’une application stricte et uniforme des règles permettrait déjà de résoudre de nombreuses situations, une remarque accueillie par des applaudissements. D’autres évoquent la complexité du signalement hiérarchique, notamment lorsque l’institution elle-même est perçue comme défaillante.
Un participant confie, sous anonymat, avoir été « agréablement surpris » par une formation jugée « intéressante et nécessaire ». Il évoque le manque de moyens et parfois des pressions politiques qui entravent les suites données aux infractions signalées, générant frustration et découragement. La reconnaissance du travail accompli, même sans issue judiciaire, apparaît comme une attente forte.
La conclusion se veut mobilisatrice. « On a en face de nous des adversaires rudes, coriaces, riches », reconnaît le coordonnateur, rappelant la puissance de l’ancrage mafieux. Mais il insiste sur la force du collectif : « Si le collectif est mobilisé, on est bien plus puissant que la criminalité organisée ».
Nice-Presse avec des contenus de l’AFP









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