Entre évasions sanglantes, règlements de comptes et records de saisies de cocaïne, les autorités s’inquiètent d’une montée en puissance inédite du narcotrafic en France. Depuis 2024, plusieurs événements ont marqué un tournant, alimentant les craintes d’un basculement durable face à une criminalité organisée toujours plus violente et structurée.
Tout a basculé en quelques mois. Attaques armées, intimidations, menaces contre des responsables publics : le narcobanditisme s’impose désormais dans le quotidien des forces de l’ordre. Et parfois, un cri d’alarme retentit, comme un signal que la situation est en train d’échapper aux cadres traditionnels.
La première alerte majeure a été lancée en mai 2024, après l’évasion sanglante de Mohamed Amra. Pour les spécialistes interrogés par l’AFP, un seuil a alors été franchi, révélant une criminalité organisée capable de défier ouvertement l’État. Un phénomène déjà observé aux Pays-Bas, mais désormais bien ancré en France.
Le choc s’est amplifié le 13 novembre 2025 à Marseille, avec l’assassinat de Mehdi, 20 ans, frère du militant écologiste Amine Kessaci. Tué en pleine rue, en plein après-midi, il est devenu malgré lui le symbole d’une violence utilisée comme moyen d’intimidation.
Selon les autorités, il s’agissait d’«un crime d’intimidation », constituant un « point de bascule ». Une onde de choc qui a tétanisé la cité phocéenne et provoqué une mobilisation jusqu’au sommet de l’État.
Une violence nourrie par l’argent de la cocaïne
Pour les enquêteurs, la véritable rupture remonte à l’affaire Amra. « La vraie bascule, c’est Amra : c’était un trafiquant qui n’était pas dans le haut du spectre, il est parvenu à recruter une bande de « barjots » pour l’évader et flinguer deux agents pénitentiaires », explique un responsable de l’Ofast.
L’attaque du fourgon pénitentiaire à Incarville, dans l’Eure, a marqué la première attaque mortelle de ce type depuis 1992. Jusqu’alors, les grands réseaux évitaient l’affrontement direct avec l’État. Désormais, la donne a changé.
« Avant, les barons des réseaux de cannabis ne défiaient pas l’Etat », rappelle l’enquêteur. Aujourd’hui, « la puissance financière de la cocaïne pousse les narcotrafiquants à employer une violence à la hauteur de ces enjeux ».
Cette manne permet aussi de développer des stratégies de corruption. « Ils ont des facultés décuplées pour corrompre agents pénitentiaires, policiers, gendarmes, juges », souligne-t-il. Mohamed Amra aurait ainsi proposé deux millions d’euros aux policiers lors de son arrestation en Roumanie, en février 2025.
Corruption et records de trafic en France
Les risques liés à la corruption inquiètent aussi les spécialistes. « Tout est achetable », résume un expert en cybercriminalité. La Cour des comptes, dans un rapport publié en décembre, insiste sur la nécessité de mieux détecter les pratiques illicites de « basse intensité ».
Selon le ministère de l’Intérieur, le chiffre d’affaires du marché de la drogue atteignait environ 7 milliards d’euros en 2023, dont la moitié pour la seule cocaïne.
Les saisies illustrent cette explosion : 23 tonnes en 2023, 54 tonnes en 2024, soit une hausse de 130%. Et dès septembre 2025, plus de 70 tonnes avaient déjà été interceptées.
Dimitri Zoulas, patron de l’Ofast, évoque un véritable « tsunami blanc ». La production mondiale atteint environ 4.000 tonnes, principalement issues de Colombie, du Pérou et de Bolivie, avant de transiter notamment par les Antilles.
À cette surproduction s’ajoute un marché américain saturé et un marché européen en expansion. Résultat : les prix baissent. En 2024, le gramme de cocaïne coûtait en moyenne 58 euros, contre 66 euros l’année précédente.
L’État confronté à un défi inédit
Un policier de haut rang nuance toutefois : « On arrive à contenir le phénomène, la France n’est pas les Pays-Bas, la Belgique ou le Mexique ». Mais il reconnaît une extension territoriale sans précédent de la criminalité organisée.
Les règlements de comptes, autrefois concentrés dans quelques zones, touchent désormais l’ensemble du territoire. La conférence clandestine de la DZ Mafia, en octobre 2024, a également marqué les esprits, tout comme les attaques de prisons en avril 2025.
Après l’assassinat de Mehdi Kessaci, plusieurs responsables redoutent une nouvelle escalade. « Cela est bien arrivé aux Pays-Bas », confie l’un d’eux. À Marseille, certaines personnalités vivent sous protection policière.
La création du Pnaco, en janvier, vise à renforcer la réponse judiciaire. Sur BFMTV, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a affirmé : « La lutte contre le narcotrafic, c’est une guerre et on gagne beaucoup de batailles (…). Il y a des territoires que nous avons reconquis ».
Pour autant, la justice reste sous tension. Depuis 2023, 800 personnes liées à la DZ Mafia ont été arrêtées. Seules 500 ont été incarcérées, et très peu jugées.
Une prise de conscience encore insuffisante
Les spécialistes s’interrogent enfin sur l’absence de mobilisation sociétale. « Les consommateurs font vivre les trafiquants. Sans eux, pas de trafic », rappelle un enquêteur.
Selon lui, un Français sur 60 se dit prêt à consommer de la cocaïne. « Il faut que les gens intègrent la menace de la criminalité organisée dans leur quotidien comme le terrorisme », regrette-t-il.
Après la mort de Mehdi Kessaci, aucune grande voix de la société civile marseillaise ne s’est réellement élevée. Un silence qui interroge, alors que les autorités redoutent une banalisation progressive de cette violence.
Nice-Presse avec des contenus de l’AFP










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