PARTIE 2/2. À l’occasion du Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire, Philippe Besson, Prix Baie des Anges 2023, revient sur son livre qui a tant fait parler, « Vous parler de mon fils » (éd. Julliard). Ce livre puissant, traversé par la douleur, l’amour et la culpabilité, s’inscrit dans la lignée d’une œuvre de plus en plus engagée.
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Pourquoi avoir attendu pour écrire frontalement sur le harcèlement scolaire, un sujet que vous évoquiez déjà vous concernant, mais plus en filigrane, dans des ouvrages précédents ?
Les livres viennent quand ils doivent arriver. C’est étrange, mais je pense que je n’étais pas capable de l’écrire il y a dix ans. Cette fois, j’ai choisi d’en faire une fiction. Ce n’est pas moi qui parle, mais un père, qui raconte ce que son fils a traversé.
Je savais que je pouvais nourrir cette histoire de ma propre expérience – ce que j’ai vécu quand j’étais collégien – mais j’avais besoin de temps pour que tout cela remonte. Les écrivains, comme tout le monde, sont percutés par l’actualité. On a vu ces marches blanches, ces visages d’enfants aux infos, ces récits bouleversants.

À un moment, on se demande : quel est mon rôle là-dedans, en tant qu’auteur ? J’avais déjà écrit « Ceci n’est pas un fait divers », sur les féminicides, dans le même esprit. Là aussi, je me suis dit : il faut y aller.
Le harcèlement, c’est comme un vêtement sale dont on ne se débarrasse jamais. Ça reste là, cuisant. Il n’y a pas longtemps, une femme dans une médiathèque m’a dit : « J’ai 48 ans, j’ai été harcelée à 13 ans, et c’est la première fois que j’en parle. » Elle s’est effondrée. Trente-cinq ans après. C’est ça, la mémoire traumatique.
Vous avez choisi de raconter l’histoire du point de vue du père, pas de l’enfant suicidé, ni de la mère. Pourquoi ce choix ?
Parce que quand je suis allé à la rencontre des parents concernés, ce sont surtout les mères qui parlaient. Magnifiquement, d’ailleurs. Avec une dignité et une émotion immenses. Les pères, eux, restaient en retrait. Ils avaient du mal à s’exprimer.
Pourtant, leur chagrin était le même, leur colère. Et c’est ça qui m’a intéressé : ce silence. Ce manque de vocabulaire pour parler de l’amour, de la douleur. Le personnage du père dans le roman est maladroit, il réagit à contre-temps, il dit : « Je n’ai pas été exemplaire. » Ça me touche, ça. Les personnages traversés par l’erreur, la culpabilité, l’aspérité. Ce sont eux qui m’intéressent.
Et puis, comme je l’avais fait dans « Ceci n’est pas un fait divers », j’aime bien choisir un narrateur inattendu. Raconter le harcèlement du point de vue du père, c’est créer une surprise, une tension. Et peut-être une forme d’attachement.
Dans le roman, l’établissement scolaire est dépeint comme défaillant. Est-ce une manière de pointer les manquements de l’Éducation nationale ?
Oui. C’est aussi ça, un roman : un appel à l’action. Mon objectif reste de raconter une histoire, d’émouvoir. Mais si on touche le cœur, alors on peut éveiller les consciences. Je crois que l’on a trop longtemps pratiqué le « pas de vagues ». Ce qu’on ne nomme pas n’existe pas. Et quand on agit, on le fait de manière distante, administrative.
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Les procédures dysfonctionnent. Pendant ce temps, des enfants meurent. Regardez Lucas, regardez Nicolas… Ces familles alertent, et on leur répond par des lettres de menace, comme celle de la rectrice de Versailles. Rien ne change. Alors oui, il faut arrêter les déclarations d’intention. Il faut un vrai plan, d’ampleur.
Dans votre œuvre, on retrouve des récurrences. La mer, l’amour, certes, mais aussi la souffrance des enfants. Elle vous touche tout particulièrement ?
Peut-être. Je suis sensible à l’adolescence, à cet âge de bascule. C’est un moment de grande fragilité, mais aussi de construction. Ce que l’on vit à 14, 15 ou 17 ans nous façonne pour toujours. Moi, je suis devenu ce que je suis parce que j’ai été harcelé. Parce que j’ai subi l’homophobie. Parce que j’ai connu la perte, la maladie. Tout s’est joué là, dans ces âges-là. C’est pour ça que j’y reviens souvent.
Vous disiez autrefois qu’un écrivain devait se tenir « à l’écart du fracas du monde ». Et pourtant, vos derniers livres sont très ancrés dans le réel…
C’était une erreur. Avant, je pensais que les écrivains devaient distraire, créer des fictions, emmener ailleurs. Et puis j’ai été rattrapé par la réalité. Notamment avec « Ceci n’est pas un fait divers ». J’ai rencontré un jeune homme dans une librairie.

Il m’a attendu, m’a parlé, et m’a dit : « Mon père a tué ma mère. » Ce n’était plus un sujet théorique. C’était là, devant moi. Il m’a dit : « Je ne sais pas raconter cette histoire. » Et je me suis dit : peut-être que c’est ça, un écrivain. Quelqu’un qui raconte pour ceux qui ne le peuvent pas.
Vous êtes aujourd’hui très investi sur le terrain, au contact des associations, des lecteurs… Cela a changé votre manière d’écrire ?
Énormément. J’apprends. À 58 ans, je croyais que ce n’était plus possible. Mais si. Quand vous allez dans un tribunal, quand vous écoutez les femmes victimes, les adolescents harcelés, ça vous traverse. Vous ne pouvez pas rester insensible. Et ça, forcément, ça nourrit l’écriture. Je défie quiconque de rester de marbre. Un jour, une femme m’a dit : « J’ai lu votre livre. C’est mon histoire. Il va me tuer. » Voilà. Débrouillez-vous avec ça.
D’autres causes vous interpellent déjà pour de futurs romans ?
Peut-être. Mais je ne veux pas le faire de manière artificielle. Il faut que quelque chose me percute, qu’une rencontre ait lieu. Sinon, ce serait faux. Et un livre faux, c’est une catastrophe.
Reviendrez-vous à l’autofiction ? À vos histoires d’amour, de jeunesse, qui ont tant marqué vos lecteurs ?
Oui, j’y reviendrai sûrement. Pas tout de suite. Le livre que je termine est un pur roman, même si évidemment, on y injecte toujours un peu de vrai. D’ailleurs, je pense que je vais devoir prévenir ma mère : elle est dedans… C’est un jeu permanent entre fiction et vérité. Et j’aime ce jeu-là.





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