Un patrimoine immense est en train d’être légué : l’héritage des « boomers », cette génération née après-guerre et aujourd’hui à la retraite. Des élus défendent désormais l’idée de taxer davantage cette manne financière, alors même que ce type d’impôt reste historiquement très mal perçu par les Français.
Dans les quinze prochaines années, quelque 9.000 milliards d’euros de patrimoine doivent passer des Français les plus âgés à leurs héritiers, d’après les calculs du sénateur socialiste Alexandre Ouizille et de deux hauts fonctionnaires, présentés dans un rapport pour la Fondation Jean-Jaurès publié fin 2024.
Ce transfert massif de richesse, qui représente plus de deux fois et demie la dette publique actuelle, attise l’intérêt de la gauche mais aussi de figures centristes comme la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, qui appelait déjà à la mi-octobre à renforcer la taxation des héritages.
Cette situation tient à la disparition annoncée des enfants du « baby-boom », une génération qui concentre une large part des 15.000 milliards d’euros constituant le patrimoine total des Français, un capital fortement gonflé au fil des dernières décennies par la hausse des prix de l’immobilier.
Aujourd’hui, le « flux successoral », c’est-à-dire le volume de patrimoine transmis chaque année, est estimé à 400 milliards d’euros. Selon la Fondation Jean-Jaurès, ce flux devrait atteindre 677 milliards d’euros en 2040.
Héritage des « boomers » et fiscalité de l’héritage : un flux successoral colossal
La fiscalité de l’héritage permet déjà à l’Etat d’encaisser plusieurs milliards d’euros de recettes chaque année. Les enfants, le père et la mère du défunt ne paient aucun droit de succession en dessous de 100.000 euros. Au-delà de ce seuil, chaque euro est imposé selon un barème progressif : jusqu’à 108.072 euros, le taux d’imposition est de 5%, puis il passe à 10% entre 108.073 et 112.109 euros, avant de grimper progressivement jusqu’au taux maximal de 45%.
Le conjoint survivant n’est pas imposé sur ce qu’il reçoit. Les associations ne sont pas davantage taxées lorsqu’elles perçoivent des legs. Les frères et soeurs bénéficient, eux, d’un abattement d’environ 16.000 euros, tandis que pour les autres parents qui ne sont pas en ligne directe, comme un oncle, une tante, un neveu ou une nièce, s’applique un taux unique de 55%.
Plusieurs dispositifs d’exemption ou d’exonération viennent encore alléger ce cadre : le pacte Dutreil, récemment pointé par la Cour des comptes, l’assurance vie, qui bénéficie d’une fiscalité spécifique, ou encore les donations en nue-propriété, qui permettent de transférer un bien tout en conservant le droit de l’utiliser.
En cumulant ces règles, le système actuel a permis à l’Etat de percevoir environ 16,6 milliards d’euros de recettes fiscales en 2023, selon la Cour des comptes.
Si le montant annuel des patrimoines transmis progresse de 400 milliards d’euros aujourd’hui à 677 milliards d’euros en 2040, les recettes publiques associées pourraient, sans modification des règles, dépasser 30 milliards d’euros, d’après les projections de la Fondation Jean-Jaurès.
Derrière ces chiffres impressionnants se cachent toutefois de fortes disparités. En France, la moitié la plus modeste des ménages ne détient que 8% du patrimoine total, selon les données les plus récentes de l’Insee. L’Observatoire des inégalités relève qu’en 2018, 87% des héritages versés étaient inférieurs à 100.000 euros, soit le seuil à partir duquel ils deviennent imposables.
A l’inverse, le Conseil d’analyse économique (CAE) indiquait en 2021 que les 1% d’héritiers les mieux dotés recevaient chacun un héritage moyen de 4,2 millions d’euros nets.
Dans ces conditions, l’héritage occupe désormais une place centrale dans la constitution du patrimoine d’un individu comme levier d’enrichissement, tandis que le travail pèse beaucoup moins dans la trajectoire d’accumulation de richesse.
Comme le souligne le CAE dans la même note : « En France, la part de la fortune héritée dans le patrimoine total représente désormais 60%, contre 35% au début des années 1970 ».
Face à ce constat, des économistes de sensibilités diverses, comme Thomas Piketty ou le prix Nobel Jean Tirole, ainsi que des organisations telles que l’OCDE ou le CAE, ont plaidé ces dernières années pour un durcissement des droits de succession.
Mais toute réforme visant à accroître la taxation des héritages se heurte à une impopularité tenace : dans les sondages, parmi l’ensemble des impôts examinés, « l’impôt sur la mort » figure systématiquement parmi les plus rejetés.
- Ce qu’il faut retenir : La transmission du patrimoine des « boomers » représente, sur quinze ans, plusieurs milliers de milliards d’euros et fait bondir le flux annuel des successions. Dans le cadre fiscal en vigueur, ce mouvement génère déjà des recettes importantes pour l’Etat, en s’appuyant sur de nombreux abattements et mécanismes dérogatoires. Cette « grande transmission » accentue les inégalités patrimoniales et nourrit un débat récurrent sur un durcissement des droits de succession, malgré l’impopularité persistante de cet impôt.
Avec AFP






