« Assassinat, secret, argent, vengeance, parrain…» : le nuage de mots élaboré spontanément par des élèves de 4e du collège du Stiletto, à Ajaccio, a marqué leurs enseignantes. Il a servi de point de départ à une première session de sensibilisation aux pratiques mafieuses en Corse, un dispositif inédit dans l’Éducation nationale.
Présentée mardi par le recteur de l’académie de Corse, Rémi-François Paolini, cette expérimentation vise à « faire prendre conscience de la réalité de l’île ». À partir du mois de mars, ce parcours pédagogique sera proposé aux quelque 16.000 élèves corses, de la classe de 4e à la terminale.
Sur une île qui détient le record de France métropolitaine du nombre d’homicides rapporté à la population, la direction nationale de la police judiciaire (DNPJ) recensait, il y a quelques mois, 20 équipes criminelles exerçant une « emprise de type mafieux », cherchant à « dominer les activités légales » les plus lucratives, selon une note consultée par l’AFP.
Un cours observé par les institutions et inspiré de l’Italie
Le cours introductif, d’une durée d’une heure, est animé par deux professeures volontaires – l’une de français, l’autre d’histoire-géographie. Il est retransmis par visioconférence à des journalistes ainsi qu’aux membres d’un comité de pilotage réunissant académie, justice, préfecture et collectivité de Corse.
Ce groupe s’était rendu en Italie en novembre dernier afin d’observer un dispositif éducatif similaire, déjà mis en place pour lutter contre l’emprise mafieuse.
Bandes violentes et références locales : les élèves réagissent
Devant deux fresques sans légende représentant les juges italiens Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, assassinés à Palerme en 1992, ainsi que Chloé Aldrovandi, une étudiante tuée le 15 février 2025 à Ponte Leccia (Haute-Corse), les élèves identifient rapidement les figures. « C’est à cause de la mafia », avance l’un d’eux.
« Est-ce qu’il y a ici des bandes violentes ?», interroge alors l’enseignante. « Le FLNC », répond un adolescent. Sa professeure nuance aussitôt : « Il y a eu de la violence dans les années 80-90 avec le FLNC mais ce n’est pas du tout la même chose, c’était des violences nationalistes ».
Concernant l’étudiante assassinée, l’enseignante précise que « les enquêteurs pensent que les tueurs se sont trompés de cible ».
Un nuage de mots pour définir la mafia
Le mot « mafia » est alors inscrit au tableau. Les propositions fusent : « Trafic de drogue, organisation criminelle, assassinat, vol, armes, braquage, meurtre, secret, riche, argent, vengeance, caché, méchant, illégal, tueur, police, identité, nourrice, enquête, violence, menace, leader, parrain, racket, international, chantage, représailles, rançon, peur, menace, prison, témoin, interrogatoire, injuste ».
À partir de ce nuage de mots, les élèves sont invités à rédiger par deux leur propre définition de la mafia.
Définition officielle et enjeux citoyens
Les élèves découvrent ensuite la définition officielle retenue par l’académie, issue du conseil économique, social, environnemental et culturel de Corse : « tout groupement formé en bande organisée établi en vue d’infiltrer la société civile et les institutions en usant de toutes formes de violences (physiques ou morales), de corruption, de contraintes (…) pour commettre des crimes et des délits ou pour influer sur les choix individuels ou collectifs des citoyens, et/ou des décideurs, et/ou des élus, et de la société corse ».
« C’est quoi la corruption ?», interroge une élève. « C’est donner de l’argent pour obtenir une faveur. Par exemple, tu me donnes 200 euros et je te mets une bonne note », illustre, malicieusement, la professeure.
Un reportage vidéo de l’AFP, diffusé par le quotidien Le Monde, consacré à la manifestation antimafia du 15 novembre à Ajaccio, est ensuite projeté.
Les deux collectifs antimafia, Massimu Susini et « Maffia no, a vita ié » (non à la mafia, oui à la vie : NDLR), ont été créés « pour essayer d’organiser la lutte contre la mafia » sur l’île. Les enseignantes rappellent qu’en 2024, 18 assassinats et 16 tentatives ont été recensés, et que ces dernières années « 17 chefs d’entreprise et 12 élus » ont été tués.
Former le citoyen de demain
Quel droit fondamental la mafia menace-t-elle ? « Le droit d’être en sécurité », suggère un élève. « La liberté d’entreprendre », avance un autre.
« Jamais, on ne pensait qu’ils en savaient autant », confie ensuite Cathy Albertini-Muracciole, professeure de français, qui travaille à « former le citoyen de demain ».
« Ce n’est pas surprenant, ils vivent dans la société corse, ils en font partie, ils ne sont ni aveugle ni sourd », ajoute sa collègue Anna Arrighi, pour qui « le but » de « ces cours-là est qu’ils puissent apprendre à réfléchir et comprendre la société dans laquelle ils vivent ».



