PARTIE 1/2. Directeur artistique du Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire, Franz-Olivier Giesbert est aussi un infatigable observateur de la vie politique française. Journaliste, éditorialiste, romancier, il traverse les décennies avec un regard tantôt féroce, tantôt amusé, mais toujours affuté. Dans ce dernier volet d’une retrospective consacrée à la Ve République, il revient sans filtre sur la chute du niveau des responsables publics, l’effacement des grandes figures, l’impuissance d’Emmanuel Macron et la disparition progressive des « barons locaux ». Entretien.
Vous décrivez une classe politique à la dérive. Le déclin est-il si profond ?
Oui, et ce n’est pas qu’un effet de loupe : nous vivons une époque où la qualité du personnel politique est au plus bas, en France, comme dans la plupart des démocraties occidentales. Le phénomène n’est pas nouveau : regardez les campagnes présidentielles américaines, leur médiocrité était déjà flagrante. Trump est arrivé à la Maison Blanche face à des sénateurs tellement mauvais qu’ils en devenaient inaudibles.
Beaucoup de gens brillants refusent désormais de faire de la politique, effrayés par le broyeur médiatique, judiciaire, ou moral. La moindre faille devient un motif d’exécution publique.

Et en France particulièrement ?
Nous avons vu passer les « députés Playmobil » de la première vague macroniste, mais depuis, c’est encore pire. Prenez certains élus LFI : ils sont choisis non pas pour leur intelligence, mais pour leur capacité à ne pas gêner Jean-Luc Mélenchon, à réciter un discours.
Cela ne veut pas dire qu’ils sont tous incompétents. Il y a du talent, même chez Louis Boyard, qui est un « bordélisateur » assez habile dans son genre. Mais ce talent ne sert plus à gouverner ou à construire, il est mis au service du bruit. Et dans tous les partis, pas seulement à gauche !
Qu’est-ce qui a changé, chez nous ?
La politique est devenue un jeu de transparence extrême, où l’on exige tout des élus. Sauf que cette transparence est souvent instrumentalisée. En France, la justice est de plus en plus politisée, ce qui a aussi un effet dissuasif. On a abaissé la fonction présidentielle, réduit son aura symbolique. De Gaulle voyait le chef de l’État comme une incarnation de la Nation. Aujourd’hui, on le traite comme une cible de stand de tir, vouée à ne durer que cinq ans.

Vous écrivez aussi que le cumul des mandats avait du bon…
C’était essentiel. Un député-maire avait la tête à Paris et les pieds dans la réalité. Il savait ce qu’était une route à refaire, une crèche à financer. Les nouveaux venus, pour beaucoup, n’ont jamais géré quoi que ce soit ! Ils répètent ce qu’ils ont appris à Sciences Po ou dans les milieux militants, mais n’ont aucune idée concrète du fonctionnement du pays.
Ce désenchantement est-il vraiment inédit sous la Ve République ?
Pas dans l’absolu. Il y a eu des moments très sombres : la Quatrième République, bien sûr, mais aussi Mai 68, qui fut un immense chaos. Sauf qu’en 1958, et même bien des années auparavant, De Gaulle avait incarné un sursaut. Il a pris les choses en main, avec une brutalité efficace. Et l’économie tournait. Aujourd’hui, on n’a ni le sursaut, ni l’homme.
Cela veut dire que la nullité vous amuse autant qu’elle vous désespère ?
Je suis journaliste. Évidemment, j’en fais mon miel. Balladur m’a beaucoup inspiré, par exemple. Un homme d’une certaine vacuité. Bérégovoy, c’était autre chose : lui avait une vraie vision, même si ses choix économiques étaient destructeurs. Plus récemment, j’ai été sévère avec Hollande.… Mais il était mesuré, et ce n’était pas un cynique. Il s’est laissé déborder par les frondeurs : une bande de buses, tous battus dans la foulée !
Et Emmanuel Macron ?
Macron, je le connais depuis longtemps. Il est intelligent, mais c’est un problème quand on n’a pas de convictions. Il comprend tout, mais il n’a pas la volonté d’agir. Il a peur des Français. Il gouverne dans la prudence molle, par peur de ne pas plaire, de ne pas durer. Ce n’est pas un « buse », non, mais il n’incarne rien. Et sans incarnation, il n’y a pas de cap.
En savoir +
- Histoire intime de la Vᵉ République : Tragédie française (3e tome)
- Franz-Olivier Giesbert, éd. Gallimard
- 512 pages, 22 euros



Absolument ! C’est un drame.