Andreï Makine est le grand lauréat du Prix Baie des Anges 2025, décerné à l’occasion du Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire. Son dernier ouvrage, « Prisonnier du rêve écarlate », plonge le lecteur dans le destin brisé d’un homme épris d’idéal, traversant cinquante ans de bouleversements politiques.
Vous avez remporté le Prix Baie des Anges pour votre dernier ouvrage, « Prisonnier du rêve écarlate ». Quel est votre ressenti ?
Mes amis italiens m’avaient déjà parlé de ce prix, ce qui montre qu’il dépasse largement les frontières (sourire). Quand ils m’ont dit : « Ah tiens, tu as eu ce prix », ça m’a beaucoup touché. Mais ce qui m’a le plus ému, c’est la présence, au côté du jury professionnel composé d’écrivains, d’un jury populaire constitué de lecteurs engagés et très sincères.
Eux lisent sans forcément penser à la structure du texte. On leur a laissé beaucoup de temps pour échanger, et ils m’ont posé des questions très profondes. Ce festival est unique, basé sur une réelle proximité avec ses lecteurs, capable d’unir régionalisme et rayonnement international.
« Prisonnier du rêve écarlate » explore les illusions perdues du communisme à travers un destin brisé. Pourquoi était-il important pour vous de faire entendre aujourd’hui cette mémoire-là, celle des « cocus de l’Histoire » ?
C’est méchamment dit (sourire), mais c’est ainsi que certains réalisateurs désignent ça, effectivement. Il ne faut pas rêver naïvement, il ne faut pas croire aveuglément en un idéal.
Aujourd’hui, quel est celui des gens ? C’est un rêve souvent matériel et personnel, comme voyager, avoir une nouvelle voiture ou une maison. On ne peut pas leur en vouloir. Mais le grand rêve collectif, fédérateur, qui nous sauvait de la servitude économique, celui-là n’existe plus.
Chacun lutte désormais pour son propre niveau de vie, de manière individualiste et étroite. Le rêve né au XIXᵉ siècle, qui visait à l’émancipation totale de l’homme, libéré de toute détermination sociale, raciale ou économique, s’est envolé. C’était exactement ce rêve-là, celui de mon personnage, Lucien Baert.
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Lucien Baert traverse cinquante ans de bouleversements politiques et de ruptures identitaires. Que dit son itinéraire, selon vous, de l’Europe du XXᵉ siècle ?
Connaissez-vous Renaud ? Bien sûr. Mais connaissez-vous son grand-père maternel, Oscar Mériaux ? C’était exactement Lucien Baert. Ils ont vécu un destin très similaire : un jeune communiste, quittant l’école à treize ans, travaillant dans les mines, un vrai prolétaire, parti en Russie soviétique avec la conviction que la lumière viendrait de l’Est.
Il fut profondément déçu, revint en France et s’engagea dans le Parti populaire français. Ce glissement d’un rêve communiste vers un idéal nationaliste est particulièrement révélateur.

C’est-à-dire ?
Lucien Baert n’a pas eu la chance de s’échapper de Russie. Son destin est incroyable. Son père, un ancien Poilu, lui avait parlé d’un pays dont le premier décret sous Lénine était celui de la paix.
Pour les communistes, la guerre était essentiellement motivée par des intérêts financiers, comme le montre d’ailleurs aujourd’hui ce qui arrive en Ukraine. Lucien part donc en Russie, espérant reconstruire le monde.
Tout n’était pas faux dans cet idéal communiste : l’absence de chômage, le droit de vote pour les femmes dès 1917, alors qu’en France elles ne l’obtinrent qu’en 1945. Pourtant, Lucien découvrit également la dictature, l’absence totale de liberté d’expression. Arrêté, jugé et emprisonné, son rêve lui coûta très cher. Malgré toutes ces horreurs, il demeure intègre jusqu’au bout.
Le retour en France de Lucien en 1967 évoque un profond malaise face à une société obsédée par le confort. Sommes-nous devenus, selon vous, des prisonniers d’un autre rêve — celui du bien-être et de l’oubli ?
Regardez les statistiques : 25% des Français prennent des antidépresseurs. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une société saine et heureuse ? Je ne le crois pas. Une société confrontée au terrorisme est-elle saine ? Doit-on attendre qu’une personne soit décapitée près de l’église de Nice pour se demander : « Dans quel monde vivons-nous ?»
Il faut cesser de donner des leçons de morale au monde entier. Balayons d’abord devant notre porte et revenons aux fondamentaux de l’esprit national, en comprenant ce qu’est être Français sans pour autant rejeter les autres.
Vous êtes l’un des rares écrivains français à interroger aussi directement notre rapport à l’Histoire, aux idéologies, à la mémoire. Que cherchez-vous à transmettre à vos lecteurs à travers ces récits empreints de lucidité et de poésie ?
Que « l’autre » nous est indispensable. On doit savoir qui l’on est, se définir en tant qu’homme, Français, Russe, etc. mais rester toujours à l’écoute d’autrui. Lucien Baert, arrivé en Russie, grâce à ses talents de mécanicien, sauve un village. Toute la dernière partie du livre montre comment il devient le pivot spirituel autour duquel se reconstruit cette communauté fraternelle. Il ne s’agit plus de communisme, mais bien d’une communion.










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