Laurent Martin de Frémont, secrétaire départemental du syndicat Un1té Police 06, dresse un tableau sans détour de l’état des forces de l’ordre dans les Alpes-Maritimes.
Manque criant d’effectifs, justice jugée « trop souple », emprise croissante du narcotrafic, violence en hausse, mal-être dans les rangs : dans Nice-Presse Dimanche Laurent Martin de Frémont dit tout sans faux-semblants, depuis la terrasse panoramique du Radisson Blu, avec la Riviera en toile de fond. Entretien.
Certains syndicalistes policiers affirment que « le problème de la police, c’est la justice ». Que pensez-vous de cette accusation ?
Ce sont plutôt certaines décisions de justice qui posent problème. Il ne faut pas mettre tous les magistrats dans le même panier. Cela dit, un constat s’impose : trop souvent, les décisions rendues ne sont pas à la hauteur des infractions commises. Les peines prévues existent, mais elles sont rarement appliquées dans leur intégralité. Résultat, certains délinquants n’ont aucune crainte, et récidivent.
Que dire des relations entre la police et le parquet de Nice ?
Nous avons un procureur qui travaille dans le même sens que nous. Il veut protéger la société. Mais il ne prend pas seul toutes les décisions. Il y a des magistrats en aval, et certains devraient être rappelés à l’ordre. Si les policiers sont constamment contrôlés par l’IGPN, pourquoi les magistrats ne rendraient-ils pas, eux aussi, des comptes ?
On voit trop souvent des décisions qui indignent nos concitoyens. Il y a une forme de souplesse judiciaire qui n’est plus comprise, notamment en cas de violences sur les personnes. On attend plus de fermeté.
Disposez-vous aujourd’hui d’effectifs suffisants dans les Alpes-Maritimes ? Où sont les besoins les plus criants ?
C’est le nerf de la guerre. À Menton, il n’y a plus de BAC (Brigade anti-criminalité), plus de GSP (Groupe de sécurité de proximité). On maintient à peine Police-secours. À Cannes, c’est la voie publique qui est sinistrée : il manque au moins vingt collègues pour que le commissariat tourne normalement.
Et à Nice, c’est dramatique. En trois ans, nous avons perdu plus de 60 enquêteurs, 80 en tout dans les Alpes-Maritimes. On demande des opérations « Place nette », mais sans enquêteurs derrière, on fait du bricolage ! Et pour éradiquer durablement le trafic de stupéfiants, il faut du temps, des moyens, et une vraie stratégie d’investigation.
Parlons justement du narcotrafic. On évoque régulièrement l’emprise de réseaux tentaculaires, de presque-mafias. Un fantasme ?
Non ! Cela fait 20 ans que les policiers alertent sur le sujet. On nous a trop longtemps accusés de catastrophisme. En réalité, nous sommes les thermomètres de la société. Et ce que nous voyons, c’est une structuration quasi industrielle du trafic.
Le quartier des Moulins à Nice, c’est jusqu’à 18.000 euros de chiffre d’affaires par jour sur un seul point de deal. Ce sont de véritables entreprises, avec leurs associés, leurs guetteurs, leurs ravitailleurs… On a trop longtemps été laxistes. Et on ne parle plus uniquement de cannabis, mais de cocaïne, d’héroïne, d’ecstasy…
Il est impératif de taper sur les deux bouts de la chaîne : les trafiquants, bien sûr, mais aussi les consommateurs. S’il n’y a plus de demande, il n’y a plus d’offre.
L’influence des Marseillais est-elle aujourd’hui une réalité à Nice ?
Dans plusieurs quartiers niçois, notamment à Bon-Voyage, les réseaux marseillais s’installent dès qu’un point de deal échappe à une mainmise locale. On pensait qu’un réseau niçois allait reprendre, et finalement ce sont des groupes venus du 13 qui prennent le relais. Nice est devenue un terrain de jeu pour des organisations très bien structurées.
On a souvent entendu que la frontière franco-italienne serait une passoire. C’est toujours le cas ?
C’est mieux qu’avant. Grâce aux accords avec l’Italie, les migrants non-admis sont plus souvent gardés du côté italien. Ce n’était pas le cas auparavant, ils revenaient sans cesse. Désormais, les contrôles au départ de Tunis sont aussi bien plus stricts.
En revanche, sur place, la réalité reste difficile : la frontière est vaste, surtout en zone montagneuse. On ne peut pas mettre un policier tous les dix mètres. Résultat, quand on parvient à colmater les brèches dans le 06, c’est vers les Hautes-Alpes, à Briançon, que les flux remontent.
Si vous ne deviez demander qu’une seule chose au nouveau préfet des Alpes-Maritimes, ce serait quoi ?
Des effectifs. Encore et toujours. Sur la voie publique et, surtout, dans l’investigation. Il nous manque aujourd’hui entre 150 et 200 enquêteurs dans tout le département. On ne parle pas de confort, mais du strict minimum pour faire face au trafic de stupéfiants et aux affaires courantes. Le moral est au plus bas. Si on ne redonne pas un peu d’espoir aux collègues, la filière va imploser.
La délinquance serait en baisse à Nice. Vous le constatez sur le terrain ?
Absolument pas ! Pas un jour ne passe sans qu’un article ne relate une agression à l’arme blanche, ici ou ailleurs. Les gens se baladent avec des couteaux, et parfois, passent à l’acte pour un simple regard. Dans le Vieux-Nice, on conseille clairement d’être prudents après 22h. Les atteintes aux biens, peut-être qu’elles ont baissé. Mais sur les atteintes aux personnes, j’ai de sérieux doutes. La violence s’intensifie.
L’ancien préfet Hugues Moutouh avait rendu publics des chiffres sur la part des étrangers dans la délinquance locale. Fallait-il vraiment le faire ?
Il faut toujours être très prudents avec ce genre d’analyse. Il ne s’agit pas de faire des raccourcis, ni de désigner une communauté. Mais il faut aussi arrêter de se cacher derrière des faux-semblants.
Il y a effectivement une part importante d’individus impliqués dans la délinquance qui portent des noms à consonance non-européenne, souvent du Maghreb, mais aussi des pays de l’Est. Cela ne veut évidemment pas dire que tous les Maghrébins ou tous les Tchétchènes seraient des voyous. Ce serait injuste et dangereux. Mais refuser de voir qu’il y a des problèmes spécifiques dans certaines communautés, c’est exactement ce qui a mené à la situation actuelle.
Le cadre de la légitime défense des policiers doit-il être réformé ?
Il faut créer un pôle de magistrats spécialisés dans la légitime défense des policiers. Aujourd’hui, ce sont des magistrats « du tout-venant » qui statuent. Ils n’ont pas toujours la formation ni la compréhension de ce que vit un policier en intervention. Mettons-les en immersion, qu’ils comprennent ce que c’est que d’être en première ligne.
C’est une vraie souffrance d’entendre des commentaires à l’emporte-pièce sur nos actions, alors que ceux qui les formulent n’ont jamais vécu une seconde de ce que nous connaissons au quotidien !
Le mal-être dans la profession est profond. La situation s’améliore-t-elle depuis les dernières vagues de suicides ?
On continue d’être la profession qui compte le plus de suicides chaque année. On parle de 80 policiers qui se donnent la mort chaque année, soit l’équivalent d’un bus entier ! Ce métier, ce n’est pas seulement l’uniforme : c’est 30 ans à encaisser ce que les autres ne voient jamais. Ça vous use, moralement, physiquement.
La question cash - De plus en plus de citoyens réclament le droit de porter une arme pour se défendre. Qu’en pensez-vous ?
Je comprends l’inquiétude. Les gens sentent que même les policiers ne sont plus en sécurité. Alors ils veulent se protéger par eux-mêmes. Mais une société où chacun se fait justice, c’est une société qui a échoué. Ce serait une défaite collective.







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