C’est le lot commun de toutes les grandes villes, bien obligées de s’étendre pour parer aux besoins des populations. Quitte à engloutir des périphéries auparavant bucoliques. Dans la Plaine du Var, ces Niçois comptent préserver leur maison familiale, plus que centenaire, coûte que coûte.
Les habitants de l’avenue Yvonne-Vittone, juste à côté du Grand Arenas, ont dû apprendre à vivre près des grands chantiers. Peu à peu, l’identité du quartier a considérablement évolué, au grand dam de certains.
Au milieu de cet univers un brin bousculé, une bâtisse du passé, avec son oasis de verdure, résiste. Danielle Merlino y vit, comme sa famille avant elle, de génération en génération. Sourire aux lèvres, elle continue de s’accrocher à ses souvenirs : son arrière-grand-père a construit cette maison en 1921.

« Un quartier, avec un esprit de village »
Lors de sa création, « c’était le lotissement ‘Nice Jardin’, un peu les HLM de l’époque finalement » se souvient-elle. « On appelait ça ‘les maisons bon marché’. La nôtre se nomme ‘Joséphine’, le prénom de mon arrière-grand-mère. Il s’agissait de la villa témoin. Les autres se sont créées sur le même modèle ».

Au total, un peu plus d’une quarantaine de maisons ont donc surgi de terre dans les années 1920. « Il subiste quelques bâtisses qui ont gardé leur aspect d’origine, avec parfois des frises sur les façades ».
Toutefois, « beaucoup d’entre elles ont été complètement modifiées. Je pense que nous sommes les derniers à l’avoir telle que. La plupart des gens ont vendu ». Trois d’entre elles ont été rasées, pour laisser notamment place à une crèche très attendue.

« Avant, on avait des commerces de proximité, comme la droguerie de Madame Gué, une petite boulangerie, et, vers le parc Phoenix, un grainetier… Il n’en reste rien. Ça nous manque terriblement ». Pour cette locale, « ça a bien changé. On a perdu cet aspect village. On a toujours de bons rapports avec les voisins, on essaie, un peu, de garder cette convivialité ».

Parmi les changements majeurs, l’urbanisation galopante. « On a des travaux constamment. D’abord, on a eu le chantier pour le tram, on en a souffert. Maintenant c’est pour la jonction de la voie rapide avec l’autoroute ».
Avec quelques dégâts : « on a de la poussière, du bruit, et il y a environ un an la maison a été fissurée lors du carottage du sol. Tout a vibré ». Cependant, Danielle le reconnaît bien volontiers, « l’arrivée du tram reste un point positif. Ça apporte un réel plus ».
Déjà en partie expropriée
« Une partie de mon jardin a déjà été expropriée il y a longtemps ». À l’époque, « il était question d’élargir l’avenue Vittone. Finalement, ça a été modifié. Ils sont restés sur une largeur de voie plus raisonnable. On a évité le pire ».
La crainte de devoir un jour quitter les lieux se fait ressentir : « j’ai un peu peur. On n’est jamais à l’abri. J’aimerais bien que toutes ces maisons soient conservées. Je pense que c’est un patrimoine pour Nice, un souvenir du passé. S’il y avait des possibilités de classement, ça serait bien de le faire. On sacrifie trop ces choses-là ».

Dans cette maison dont « la façade n’a jamais changé », des souvenirs sont solidement ancrés.
« Le seul moment où ma famille n’a pas été ici, c’est lors de la seconde guerre mondiale. Mes grands-parents ont dû partir vers l’avenue Buenos Ayres » continue Danielle. Sa mère et sa sœur jumelle y ont vécu également. « À présent, c’est moi, puis ce sera mon fils Dorian. On veut rester ici : j’y suis viscéralement attachée ».

Dorian qui a, lui aussi, noté bien des évolutions. « Quand j’avais cinq-six ans, je me souviens que j’allais cueillir des prunes, des cerises… On avait des arbres fruitiers : il ne nous en reste plus qu’un. Le reste, tout est mort. Je pense que les sols sont pollués, les plantes ne résistent pas ».
À vingt-deux ans, le Niçois se souvient : « durant mes trois années de lycée, j’ai aussi mangé avec les travaux du tram. On sait que c’est pour la bonne cause, on est contents de l’avoir. Mais on a un peu le sentiment que la tranquillité, c’est terminé…»



