Au cœur du centre-ville de Marseille, la consommation de drogues dures dans l’espace public explose, tandis que les structures d’aide peinent à suivre. Entre violence, précarité extrême et désespoir, les associations tirent la sonnette d’alarme face à une situation devenue incontrôlable.
Square Belsunce, à deux pas du Vieux-Port, il est 9h. Des agents mandatés par la mairie sillonnent les lieux, pinces à la main, pour ramasser des seringues abandonnées. Le budget alloué à cette mission a été multiplié par six en deux ans, atteignant 152.000 euros pour 2025. Un montant désormais supérieur aux subventions allouées aux associations de réduction des risques, fixées à 150.000 euros.
Pour Antoine Henry, directeur de l’association ASUD Mars Say Yeah, il s’agit d’une « aberration ». L’organisme portait jusqu’en janvier 2024 le projet de Halte soins addictions (HSA), suspendu par décision du ministère de l’Intérieur. « Tout était ficelé, financé, puis il y a eu une reprise en mains par le ministère de l’Intérieur qui a mis son veto en s’appuyant sur l’opposition de quelques riverains et certains politiques », déplore-t-il.
ASUD, aux côtés d’autres structures comme Médecins du Monde, a engagé un recours en justice contre cette suspension. Les « salles de consommation à moindre risque », nées dans les années 1980 face au VIH, sont aujourd’hui une centaine en Europe. En France, seules Paris et Strasbourg en disposent, mais ces expérimentations s’achèvent fin 2024.
Une urgence visible dans les rues
Au pied du centre commercial Bourse, un homme est étendu, deux seringues dans le bras. Plus loin, un jeune guetteur surveille les alentours, à quelques mètres du commissariat. Pour Antoine Henry, plus de 2.000 consommateurs de rue errent aujourd’hui dans le centre-ville, sans logement ni ressources, parfois sans papiers.
Il pointe une « précarisation générale », et l’émergence de multiples points de vente en centre-ville, rattachés aux réseaux des cités. Ces micro-dealers vendent une dose de cocaïne à dix euros, 24 heures sur 24, directement aux usagers les plus vulnérables.
« On voit de plus en plus de jeunes, de femmes. Je ne porte pas de jugement. On est des spectateurs du désespoir…», confie Youcef Mahi, gardien d’immeuble à Belsunce.
Zohra (prénom modifié), 36 ans, oscille entre la rue et la prison. Gravement malade, elle se cache de tous, entre policiers, médecins et trafiquants. Elle se drogue mais refuse de fumer du crack, « qui rend fou », dit-elle. Les rixes et fusillades entre dealers se multiplient entre la porte d’Aix et la gare Saint-Charles.
Des maraudes au bord du gouffre
Joachim Levy, de l’association Nouvelle Aube, tente de convaincre Zohra d’accepter un suivi médical. « Sinon, tu vas mourir là », répète-t-il lors des maraudes. Dans les rues, les scènes se répètent : certains « cuisinent » leur crack, d’autres pilent des médicaments. Contrairement à Paris, le crack n’est pas vendu prêt à l’emploi, les usagers le préparent eux-mêmes, souvent avec de l’ammoniac.
« Jo » distribue du matériel stérile, des lingettes, du bicarbonate – « moins nocif », précise-t-il – et tente de créer un lien, aussi ténu soit-il. À quelques rues, son équipe propose des dépistages rapides du VIH et des hépatites sous l’autoroute A7, auprès d’hommes sans abri et désocialisés. « Ils n’ont plus aucune stratégie de survie », constate Marie-Lou.
Une descente vers le crack
Dans un escalier, Laurène (prénom modifié) croise le chemin de « Jo ». « Avant je fumais, je sniffais un peu, et puis j’ai commencé le crack et je me rends compte que je tombe dedans…», confie-t-elle. Elle vit avec son enfant « chez un ex », étranglée par les dettes. « Jo » l’invite à l’appeler à tout moment, soulignant que « le plus grand problème n’est pas la consommation de drogue. C’est la grande précarité, l’isolement, la santé mentale, la violence de la rue », assure-t-il.
Pour lui, plusieurs HSA en ville permettraient de structurer l’action des associations et des soignants. Une position partagée par Perrine Roux, directrice de recherches à l’Inserm : « Toutes les études scientifiques […] ont démontré l’efficacité des dispositifs de type HSA, tant en termes de réduction des risques, de santé publique que de tranquillité publique ». Elle déplore que « la science n’a plus de poids, c’est très inquiétant ».
Entre scepticisme des riverains et blocage politique
« Que les riverains soient réticents, on peut le comprendre : ils se disent une salle de shoot ? Tous les toxicos de la ville vont débarquer », note Alain Chiapello, président du CIQ Centre-Bourse. « Ce qui me scandalise, c’est la démagogie des politiques qui ne peuvent ignorer les rapports scientifiques !», s’indigne l’ex-psychiatre.
Karim, du collectif Belsunce, craint que le « consensus soit compliqué à trouver, surtout à quelques mois des municipales ». Le groupe réclame pourtant depuis longtemps l’ouverture d’une HSA, en parallèle d’un renforcement de la sécurité dans le quartier.
Le préfet des Bouches-du-Rhône a annoncé jeudi une « stratégie renforcée de lutte contre la délinquance et les trafics », avec des renforts policiers, 310 caméras supplémentaires, et des actions pour « pilonner les points de deal et saturer l’espace ».
Mais en attendant, la fontaine du square Belsunce reste à sec. « Au moins, s’ils n’ont plus d’eau, les toxicos viendront moins », espère une habitante.
Avec AFP





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