Une semaine après l’assassinat de Mehdi Kessaci, les ministres de l’Intérieur et de la Justice se rendent jeudi à Marseille, dans une ville sous le choc où, selon plusieurs acteurs de terrain, la lutte contre le narcobanditisme « est loin d’être gagnée ».
Gérald Darmanin et Laurent Nuñez, ancien préfet de police des Bouches-du-Rhône, doivent passer la journée dans la deuxième ville de France aux côtés des magistrats et des enquêteurs engagés en première ligne dans ce combat contre les réseaux de drogue, avant un échange prévu en début d’après-midi avec la famille Kessaci.
Dans la matinée, le ministre de l’Intérieur est arrivé à la préfecture de police, où il a salué les forces de l’ordre, a constaté un journaliste de l’AFP, tandis que son homologue de la Justice a commencé sa visite par la prison des Beaumettes.
L’exécution en plein jour de Mehdi Kessaci, qui nourrissait le projet de devenir policier, a sidéré Marseille. La justice explore la piste d’«un crime d’intimidation » visant son frère Amine. Celui-ci a cependant répété qu’il refusait de se taire et a appelé à descendre dans la rue « par milliers » samedi pour une marche blanche.
« Le premier sentiment que j’ai c’est la culpabilité », a confié Amine Kessaci sur Franceinfo, la voix brisée par l’émotion. « Ce qu’on peut reprocher aujourd’hui à Mehdi Kessaci c’est d’être le frère d’Amine Kessaci et de me dire que mon frère est aujourd’hui dans ce cercueil à ma place. »
Multipliant les prises de parole dans les médias, il réclame que son frère soit reconnu à titre posthume « comme un gardien de la paix ».
Marseille face au narcotrafic : pression sur l’exécutif et justice sous tension
Interrogée sur cet assassinat, la procureure de Paris Laure Beccuau, en charge de l’enquête, a estimé mercredi soir sur Franceinfo que « ceux qui étaient capables de ce type d’agissement scandaleux faisaient partie du haut du spectre de la criminalité organisée ».
À l’approche de la marche blanche de samedi, le maire divers gauche Benoît Payan a, lui, exhorté les habitants à ne « pas avoir peur ». Mais dans les milieux associatifs, dans les rédactions et jusque dans les couloirs du palais de justice, la peur, les interrogations et la prudence demeurent très présentes.
Des magistrats plaident pour une anonymisation renforcée des procédures visant les narcotrafiquants, comme la DZ Mafia, connue pour recruter des adolescents sur les réseaux sociaux et leur proposer d’exécuter « un contrat » pour quelques milliers d’euros seulement.
« La lutte contre la criminalité organisée est de plus en plus dure. Le climat se tend, va crescendo (…) La lutte n’est pas perdue mais elle est difficile et loin d’être gagnée », confie à l’AFP une source judiciaire, décrivant une pression croissante sur les services d’enquête et de poursuite.
Au tribunal, les esprits restent marqués par la remontrance adressée en mars 2024 par l’ex-garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti, qui avait dénoncé le défaitisme après les propos d’une juge d’instruction ayant déclaré devant une commission parlementaire craindre « que nous soyons en train de perdre la guerre contre les trafiquants à Marseille ».
Mardi, le président Emmanuel Macron a appelé à adopter face au narcotrafic la même méthode que contre « le terrorisme ». Des précisions sur cette stratégie sont attendues lors de la visite ministérielle de ce jeudi.
Ces dernières années, les effectifs de police et de justice ont été renforcés à Marseille pour combler un retard ancien dans la deuxième ville de France, sans pour autant suffire à enrayer l’ampleur du phénomène.
Benoît Payan réclame désormais « encore plus » de moyens. « On n’a rien trouvé de mieux que de supprimer la préfecture de police à Marseille », déplore-t-il auprès de l’AFP, estimant que « si on avait plus d’effectifs de policiers judiciaires, de magistrats, peut-être que ça serait différent ».
« Il faut s’attaquer à tous les niveaux de la chaîne, du chef de réseau international au consommateur », affirme de son côté Renaud Muselier, président Renaissance de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Gérald Darmanin indique pour sa part avoir demandé aux Émirats l’extradition d’«une quinzaine » de narcotrafiquants présumés.
La juridiction marseillaise, troisième de France, a été étoffée avec désormais 143 magistrats du siège et 60 au parquet, tout en restant moins dotée que celle de Bobigny. Dans le même temps, les dossiers continuent de s’accumuler.
À la cour d’appel d’Aix-en-Provence, 500 procédures criminelles attendent encore d’être jugées. Parmi elles figure le dossier des assassins présumés de Brahim, le grand frère d’Amine, tué en 2020 avec deux autres jeunes hommes.
Mais l’engorgement est tel que les dates de procès n’ont toujours pas été fixées, même si ce dossier « fera l’objet d’un audiencement prioritaire », promet-on.
- Ce qu’il faut retenir : Les ministres de l’Intérieur et de la Justice se déplacent à Marseille dans un climat de sidération après l’assassinat de Mehdi Kessaci. Magistrats, élus et gouvernement reconnaissent une lutte difficile contre une criminalité organisée qualifiée de « haut du spectre ». Malgré les renforts et les annonces, la justice reste saturée avec des centaines de dossiers criminels en attente.
Avec AFP






