Dans « Hezbollah - De Beyrouth à Paris, la milice prépare son retour » (éd. du Rocher), Mohamed Sifaoui signe une enquête glaçante sur l’influence tentaculaire du mouvement chiite libanais. Entre propagande, réseaux criminels et infiltration politique, le journaliste a décrypté lors du Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire une menace bien plus pregnante qu’on ne le pense.
On parle souvent de menaces internationales, pas tellement de celle que représente le Hezbollah. Pour vous, c’est une erreur grave ?
Absolument. Le Hezbollah ne fait pas la Une de l’actualité dans les grands médias. Pourtant, la menace est bien là. Elle est réelle et sous-estimée, en grande partie à cause d’un angélisme ambiant. Le Hezbollah n’est pas une organisation terroriste islamiste « classique » comme Al-Qaïda ou Daech. Sa spécificité, c’est justement cette ambiguïté : à la fois parti politique, milice, organisation idéologique et réseau criminel.
Ce flou est savamment orchestré. Le Hezbollah a ses propres médias, ses chaînes de télé, ses journaux, ses sites internet… Il ne revendique jamais ses opérations terroristes. Il communique uniquement sur sa dimension politique ou religieuse, comme si elle était distincte du reste. Résultat : dans les médias, la menace est très mal traduite. Elle ne saute pas aux yeux, parce qu’on ne sait pas la traiter.
Les journalistes cherchent le spectaculaire, l’émotionnel, mais ils peinent à saisir la dimension idéologique, c’est ce que vous dites ?
Exactement. Les médias ne savent pas appréhender la menace idéologique. Ils sont plus à l’aise avec les explosions, les attentats. Mais le danger du Hezbollah, il est aussi dans l’endoctrinement, dans la propagande, dans les financements occultes, dans les réseaux d’influence. C’est moins visible, donc moins raconté.
Dans votre livre, vous utilisez des mots très forts : « milice », « terrorisme », « mafia ». C’est volontaire pour insister sur la nature composite du Hezbollah ?
Le Hezbollah est une organisation hybride. Il agit sur tous les tableaux : politique, idéologique, social, militaire, mafieux. Pour financer ses activités, il a dû nouer des alliances avec des réseaux criminels : trafiquants de diamants, de drogue, contrebandiers… Il reçoit aussi un soutien massif de l’Iran. Tout cela compose une architecture très sophistiquée où la criminalité organisée alimente l’idéologie, et inversement.
Sur le Hamas aussi, on entend parfois des responsables politiques français faire une distinction entre branche politique et militaire. Pour vous, c’est un piège ?
C’est une faute. Ce distinguo est dangereux. Pour le Hezbollah, c’est la même chose : il n’y a pas deux entités. Il y a un tout. Dire que l’on condamne la branche armée mais que l’on respecte la branche politique, c’est absurde. En réalité, l’action politique du Hezbollah est mise au service de son projet terroriste. Il ne faut pas s’y tromper !
Pourquoi cette distinction est-elle autant entretenue, notamment par la diplomatie française ?
La diplomatie française tient à garder un lien avec le Liban. Et comme le Hezbollah est très influent dans ce pays, notamment sur le plan politique, la crainte, c’est que le désigner officiellement comme organisation terroriste dans son ensemble fasse perdre à la France son influence régionale. Mais ce calcul est dangereux.

À partir du moment où on refuse de nommer les choses, on empêche la justice, notamment antiterroriste, d’agir efficacement. On ne peut pas anticiper une menace que l’on refuse de reconnaître dans sa globalité. Par exemple, si un journaliste dit à la télévision que Daech est une organisation formidable, il sera poursuivi pour apologie du terrorisme. Mais s’il dit que le Hezbollah est une organisation formidable, il ne sera pas inquiété. Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas officiellement désigné comme tel en France.
Pour vous, cela devrait changer ?
Oui ! J’observe le Hezbollah depuis plus de 30 ans. Toute son action politique est pensée pour servir sa stratégie terroriste. Ne pas le désigner comme tel, c’est tomber dans son piège.
Au-delà de la diplomatie, qu’est-ce qui pousse certaines forces politiques à entretenir ce flou ?
Il y a plusieurs raisons. D’abord une vraie méconnaissance du monde arabo-musulman et des dynamiques islamistes. En France, on ne travaille pas sérieusement sur ces questions. J’ai vu Nicolas Sarkozy, par exemple, confondre sunnites et chiites à la télévision… Et ce n’est pas le seul. Il y a un vrai déficit de formation sur ces sujets. Ensuite, il y a du cynisme. Lionel Jospin, en 2000, avait qualifié le Hezbollah d’organisation terroriste. Résultat : il a été chassé à coups de pierres lors d’un déplacement dans les territoires palestiniens, et surtout condamné par l’ensemble de la classe politique française. C’est révélateur !
Vous parlez aussi d’opportunisme électoral ?
Oui, il y en a. Il y a aussi de l’influence. Des relais du Hezbollah, du Hamas, ou d’autres mouvements islamistes existent en France. Dans les universités, dans les médias, dans le monde de l’édition. J’ai vu des thèses universitaires favorables au Hezbollah. J’ai vu des journalistes relayer sa propagande. Parfois par naïveté, parfois par idéologie, parfois par intérêt.
Vous avez identifié ces réseaux d’influence ?
Ils existent. Certains professeurs, certains étudiants, certains intellectuels se font les relais – conscients ou non – d’une vision apologétique (une façon de défendre, NDLR). On a même vu des maisons d’édition prestigieuses publier des livres favorables au Hezbollah, sans se rendre compte qu’elles avaient été manipulées.
Sur un plan plus personnel, comment enquête-t-on sur tout cela ? Ce n’est pas évident, ni sans risques !
Cela fait 37 ans que je travaille sur l’islam politique. J’ai toujours choisi une approche transversale, en étudiant les différents courants, les connexions idéologiques, les réseaux financiers, les ramifications internationales. C’est un travail de longue haleine, qui demande de la rigueur, de la prudence, et surtout de ne jamais céder à l’émotion ou aux pressions. Mon objectif, c’est d’apporter des éléments concrets pour éclairer le débat. Pas d’agiter des peurs, mais de nommer la réalité.



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