Dans les Alpes-Maritimes, l’insécurité reste un sujet brûlant. Alors que le préfet Laurent Hottiaux communique sur une délinquance estivale en large baisse, syndicats et policiers de terrain décrivent une réalité plus contrastée : agressions, narcotrafic, montée en puissance de la violence chez les jeunes, manque criant d’effectifs… Julien Hausknecht, secrétaire général d’Alliance Police Nationale 06, livre son constat et ses inquiétudes à Nice-Presse Dimanche.
Plusieurs policiers ont été sauvagement agressés ces derniers mois. Ressentez-vous un sentiment d’impunité ?
La règle devrait être claire : toucher un policier, c’est aller en prison. Or, on constate une perte de la peur de la sanction, et trop d’agressions se terminent par un simple rappel à la loi. Les policiers doivent se sentir soutenus par la justice, avec des sanctions fermes qui envoient un vrai message. Ce principe doit valoir pour tous les agents de l’État : gendarmes, douaniers, enseignants, soignants. Tous garants du service public.
La préfecture évoque sur ses réseaux sociaux une violence en recul cet été. Est-ce la réalité que vous observez sur le terrain ?
La délinquance a été globalement maîtrisée cet été grâce aux renforts. Mais ces phénomènes restent cycliques et peuvent vite redémarrer. L’afflux touristique entraîne les mêmes faits récurrents - alcool, drogue, bagarres - ainsi que des vols ciblés, comme par exemple les montres de luxe à Cannes. Ces dossiers ont pu être traités grâce à un travail efficace entre police nationale et polices municipales.
Selon d’autres chiffres, les résultats ne sont pas aussi bons depuis un an. Qu’en dites-vous ?
L’art des chiffres, c’est de les faire parler comme on veut. Le constat, pour moi, est clair : la frontière est tenue par un accord, mais il y a un flux migratoire massif, quotidien. Et cette clandestinité vient alimenter directement les trafics dans les quartiers.
Contre le narcotrafic justement, peut-on encore reprendre la main ?
Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui traversent la Méditerranée trouvent comme premier « emploi » celui de guetteur, de chauffeur ou d’homme de main dans un quartier. C’est inquiétant. Ces jeunes prennent des risques énormes pour venir ici, mais au lieu de s’insérer, ils tombent tout de suite dans l’économie parallèle.
Le préfet a lancé des mesures de rétention, c’est un début, mais ça manque de muscles. Je constate qu’un gamin de 15 ans peut aujourd’hui diriger des clients, tenir une arme de poing, sanctionner. On est face à une délinquance de plus en plus juvénile, et donc très compliquée à gérer.
Le « DZ Mafia » est-elle réellement implantée sur la Côte d’Azur ? Et qu’en est-il des mafias italiennes de nos jours ?
La « DZ Mafia » est bien présente, avec des réseaux identifiés jusque dans les prisons. Quant aux mafias italiennes, elles n’ont jamais disparu : elles opèrent surtout via le blanchiment. La Côte d’Azur restant une terre « d’investissement », on parle même parfois de la « Côte d’Usure ». Le grand banditisme se combat sur le temps long, avec des procédures solides, mais la réforme de la police judiciaire a affaibli la spécialisation des enquêteurs. Et donc l’efficacité des dossiers.
La polémique autour de la rue Tiranty - « la rue des drogués » - à Nice illustre la question des toxicomanes parfois agressifs dans nos centres-villes. Que faire ?
C’est un épiphénomène qui s’ajoute aux autres : consommation d’azote, cocaïne, violences associées. La réalité, c’est qu’on invite les gens à déposer plainte pour tout, et derrière, les procédures s’accumulent, souvent pour des faits reclassés. Cela noie les enquêteurs. L’unique réponse, c’est l’occupation du terrain. Mais il faut en parallèle une task force judiciaire capable de traiter les dossiers. Attraper, c’est bien. Traiter, c’est indispensable !
L’État communique désormais sur la part des étrangers parmi les auteurs de délits. Est-ce une bonne chose selon-vous ?
C’est un marqueur. Cela permet de mettre en lumière une réalité : l’échec de l’inclusion. On constate une surreprésentation des étrangers sur la petite et moyenne délinquance. Ça veut dire que le projet migratoire est en échec, et que l’on retombe sur les mêmes profils dans les centres de rétention. Mais attention : il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac. Le vrai problème, c’est que la prison, au lieu de réparer, aggrave. On y entre pour de petits faits, on en ressort encore plus caïds !
La délinquance des jeunes est-elle vraiment de plus en plus violente ?
Oui. C’est une délinquance qui connaît ses limites, qui joue sur la vulnérabilité des autres. On voit des gamins de 15 ans armés d’un couteau, utilisés comme guetteurs, ou dormant dans des squats. C’est une génération marquée par l’autodéfense dès le départ. On voit même de plus en plus de jeunes femmes dans ces profils…
Beaucoup de couteaux sont retrouvés lors des contrôles. Comment expliquer ce phénomène ?
C’est devenu une norme. Le port du couteau a toujours existé, mais aujourd’hui il est banalisé, presque comme un effet de mode. Pour un ouvrier, c’est un outil ; pour un adolescent dans un quartier, c’est une arme. Facile à dissimuler, mortel. On a donc des interventions où mes collègues doivent répondre par la force, parfois de façon extrême.
Le nouveau préfet a été nommé juste avant l’été. Quel regard portez-vous sur ses débuts et que lui avez-vous dit ?
C’est quelqu’un de très investi, proche des forces régaliennes. On peut lui faire confiance. Le policier a besoin de sentir ce soutien, et il est là. On peut critiquer certaines mesures, mais il tente des choses, et cela mérite le respect.
Êtes-vous toujours en manque d’effectifs ? Quelles villes seraient les plus touchées ?
Oui, et c’est dramatique. Menton est en première ligne : une ville frontière, un commissariat désert ! Ils étaient 143, ils sont aujourd’hui 74 dont 20 administratifs. C’est intenable. À Cagnes-sur-Mer aussi, c’est une catastrophe. On parle de l’une des villes les plus sûres dans certains classements, mais sur le terrain, c’est faux.
Les phénomènes de délinquance existent partout, même dans les zones rurales aujourd’hui. À Nice, la charge est également colossale. Dans le département, il manque 80 enquêteurs.
Une réforme qui donnerait plus de pouvoirs aux policiers municipaux est à l’étude. Bonne ou mauvaise idée ?
C’est une bonne idée, à condition de cadrer. Si les policiers municipaux pouvaient relever certaines infractions, cela désengorgerait les services judiciaires. Aujourd’hui, la police nationale et la municipale sont indissociables. Mais il ne faut pas tout mélanger avec la sécurité privée : là, il faut un vrai cadrage, sinon c’est dangereux.
La question des suicides chez les forces de l’ordre demeure préoccupante. Comment évaluez-vous la situation aujourd’hui ?
Toujours alarmante. Cinq suicides dans le département récemment. Le métier est dur, les collègues sont éprouvés, l’équilibre familial est fragilisé. Pour consulter un psychologue, c’est quatre semaines d’attente. C’est inacceptable. Il faudrait repenser la carrière, peut-être revenir à une retraite plus précoce, comme nos anciens l’avaient compris. On ne peut pas demander aux policiers de passer toute une vie avec leurs cauchemars.
À l’approche des municipales, que disent les policiers aux candidats dans les Alpes-Maritimes ?
«Le message est clair : le logement est la priorité. Le département est devenu un « petit Paris » entre mer et montagne, avec un coût de vie exorbitant. Les jeunes policiers ne peuvent pas acheter un bien ici. Il faut élargir la prime de fidélisation, car sinon les agents viennent, repartent, et ne s’installent pas. Il faut aussi revoir les 3 % de hausse annuelle, qui étranglent toute la fonction publique. Peu importe les partis, peu importe les candidats : la sécurité doit être un pilier. Si on ne veut pas que la carte postale touristique s’effondre, il faudra mettre les moyens dans le régalien. Aujourd’hui, il y a urgence. »



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