« Je ne regrette rien » : avec la parution d’un témoignage aux éditions Fayard, Eric Ciotti revient, un an plus tard, sur la décision d’unir sa droite au Rassemblement national. À l’occasion du Festival du Livre de Nice, le président de l’UDR recevait Nice-Presse et Direct Azur pour en dresser le bilan, « avec vérité et liberté ».
Vidéo. Ses chocs, son alliance avec le RN, Estrosi et CNEWS : Éric Ciotti nous livre sa vérité
Nice-Presse. Cette union entre votre droite et le RN était selon vous très attendue et fut couronnée de succès. Un an après, vous êtes encore obligé d’expliquer ce choix, et il faut 300 pages pour ça. Pourquoi tant de justifications ?
Eric Ciotti - Ce ne sont pas du tout des justifications. Nous sommes un an après ce choix historique. Emmanuel Macron a voulu une dissolution impromptue, qui a sidéré l’ensemble de la classe politique. Moi, j’ai décidé de casser ce cordon sanitaire, et le mur du politiquement correct. Nous voyons bien qu’une année après, ceux qui ont refusé de me suivre ont participé au chaos supplémentaire qui traverse le pays. Qui peut dire que la France va mieux ? Que son économie est plus florissante, sa sécurité assurée, l’immigration maîtrisée ? La situation est encore plus dégradée, le déclin français accéléré.

N-P. Reconnaissez-vous une part d’incompréhension chez certains électeurs ?
E-C - Pas chez les électeurs. Ma seule légitimité, je la tiens d’eux, à Nice. Et leur réaction a été très positive. Je suis leur député depuis 2007 : non seulement ils m’ont réélu, mais en plus ils ont accordé leur confiance à des candidats de mon parti, l’UDR, dans les deux autres circonscriptions niçoises. Oui, il y a eu de l’incompréhension. Mais aussi de la malveillance dans les états-majors, qui souhaitaient rester à tout prix dans leur confort.
N-P. C’est ce qui est croustillant dans le livre, le portrait que vous tirez des « chapeaux à plumes » des Républicains, ceux qui dénoncent encore « l’extrême droite », qui ont refusé toute alliance avec le RN. Vous y voyez « mensonges, médiocrité et lâcheté ». Pourtant, vous êtes allié au Conseil départemental avec une part de cette droite là. Un double discours de votre part ?
E. C. - Ceux qui sont au Département partagent la même vision du pays, même si, pour des raisons locales et municipales, ils sont restés fidèles à leur mouvement politique. Sans doute par habitude, par inquiétude de faire le grand saut dans l’avenir.
N-P. Vous êtes très sévère avec ceux de Paris mais pas avec ceux des Alpes-Maritimes !
E. C. - Ce sont mes amis, je les connais bien. Pour beaucoup, j’ai participé à leur élection… Nous avons mené une belle politique au Département : celle de la baisse des impôts, des dépenses et de la dette. Je ne sens pas de fracture au plan local, bien au contraire.

N-P. Vous reprenez une part du programme du RPR des années 1990, ou vous citez seulement certaines de ses positions, notamment celle-ci : « l’islam n’est pas compatible avec la République ». Diriez-vous encore cela, vous, aujourd’hui ?
E. C. - Non, je ne le dis pas, ce serait faux. Cette phrase ne serait pas recevable aujourd’hui. Ceux qui m’accusent d’extrémisme doivent faire leur mea culpa. On peut croire au Dieu que l’on veut. L’islam est compatible avec la République, comme toutes les religions, pour autant qu’elles respectent, qu’elles se soumettent à la Loi. Et non l’inverse.
(…) Il y a peut-être une incompatibilité avec ce dont nous sommes les héritiers, cette civilisation judéo-chrétienne, c’est vrai qu’il y a une interrogation. Le débat sur le voile pour les fillettes remet en lumière des pratiques qui heurtent les Français. Une religion ne doit pas imposer dans l’espace public ses codes et ses pratiques. On est en France, avec son long cortège d’églises et de cathédrales, et j’y suis attaché. À la défense de notre identié.
N-P. Vous défendez dans cet ouvrage un langage de vérité, de faire « tomber les masques ». Vous y êtes sévère avec les autres, mais pas toujours avec vous-même. Ainsi, cette scène, que vous décrivez : vous avez 16 ans, devant le JT vous assurez à votre grand-père que l’union des droites, entre le RPR et le Front national de Jean-Marie Le Pen, « c’est déjà votre conviction ». Idem en 1995, cette fois avec Jean-Claude Gaudin. Pourtant, il aura fallu attendre vos 58 ans pour franchir le pas. Comment l’expliquer ?
E. C. - On l’explique par la force d’un système, la chape de plomb qui a pesé sur une famille politique. Le monde a changé, les comportements aussi. J’ai évolué, fait mes constats. En 2007, avec Nicolas Sarkozy, la droite a connu une espérance immense mais déçue, certains pourront dire trahie. Nos électeurs se sont détournés. Président de LR, j’ai tenté de remonter un parti tombé à moins de 5% des voix avec madame Pécresse en 2022. Malgré la très belle campagne européenne de François-Xavier Bellamy, nous terminions à moins de 8%. Nous ne pouvions plus agir seuls, j’en ai tiré les conséquences.

N-P. Vous citez « votre ami » Lionnel Luca, qui n’a pas hurlé avec les loups à ce moment-là. Mais dans Nice-Presse, s’il semble dire « pourquoi pas » à l’union des droites, il nuance : « il ne faut jamais devenir les supplétifs » de Marine Le Pen. C’est ce que vous êtes devenu ?
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E. C. - Je récuse ce terme, je ne suis le supplétif de personne. J’ai bâti une alliance, dans l’indépendance. La droite sans union ne peut plus gagner. Le RN atteint 35% des voix, avec des électeurs essentiellement de droite. Je préside un parti distinct, avec son groupe à l’Assemblée, et ses différences, notamment économiques. Les supplétifs, ce sont les LR dans le gouvernement de François Bayrou et d’Emmanuel Macron.
N-P. Votre livre pourrait s’appeler « Je ne vous apprend rien » pour ce qui est de Nice. Il faut attendre la page 245 pour avoir un vrai développement sur la ville, et encore, ce n’est rien de très neuf. Si Nice est votre « priorité numéro 1 » comme vous le dites, à la lecture de l’ouvrage, vous êtes d’accord que ce n’est pas flagrant ?
E. C. - C’est un livre sur mon engagement national, que je voulais évoquer avec liberté. J’y rappelle que ma légitimité ne repose que sur la confiance des Niçois, dans cette ville qui m’a tout donné, tout appris, où sont mes racines. J’ouvre ce livre sur Nice, en évoquant mes origines, entre ici et Saint-Martin-Vésubie. Mon regard, mon espérance, ma fenêtre sur l’avenir, c’est Nice. J’aurai bientôt l’occasion d’en parler davantage…
N-P. Le maire, Christian Estrosi, vous compare aux collaborateurs du maréchal Pétain. En retour, vous l’estimez « pas crédible comme résistant ». Pour quelle raison ?
E. C. - Il a adopté une posture. Pourtant, tout un week-end de 1998, il a négocié la Région PACA avec Jean-Marie Le Pen lui-même. Il avait été élu député, dix ans plus tôt, grâce au désistement du Front national. Je ne lui reproche pas, mais il doit sa carrière, quelque part, au FN. Alors quand j’entends ces outrances, qu’il joue à « Papy fait de la résistance », je ne trouve pas cela très crédible, pas sincère. Je le rappelle avec humour et vérité.
Direct Azur. Que répondez-vous à ceux qui estiment que vous ne vous placez qu’en opposition à Christian Estrosi, sans proposer de vision pour Nice ?
E. C. - Le temps du projet sera porté par la candidat. Pour l’heure, je ne le suis pas encore…

D A. Vous pointez un système médiatique au niveau national, qui se rapproche d’un « clergé » et d’une « mitraille » de la pensée unique. La situation s’est-elle améliorée ?
E. C. - Oui, grâce au courage d’un homme : celui de Vincent Bolloré, qui a su prendre des risques et casser tous les codes, en offrant sur ses antennes une parole plus libre. On a vécu des décennies avec le monopole des médias de la pensée unique. J’ai pu faire ce choix (d’une alliance avec le RN, ndlr) parce que le regard n’est plus monocolore, plus systématiquement critique.
D A. Et localement ?
E. C. - On a pu avoir ce sentiment puisqu’il n’y eut, longtemps, qu’un seul journal et qu’une seule chaîne, Nice-Matin et France 3. Il y a désormais plusieurs médias, j’en souhaite le plus possible, parce que l’émulation est saine. Cela donne un peu de pression à la pensée unique.
D A. Le soir de l’attentat du 14 juillet 2016, vous êtes marqué à Nice par ce que vous dit un homme : « qu’avez-vous fait pour empêcher cela ?» Une question qui vous a durablement touché…
E. C. - C’était un soir de terreur. On me dit ça devant le poste de commandement installé dans une boîte de nuit, entouré de corps et de blessés. Je sens cette colère qui éclate, cette émotion, cette sidération. En tant qu’élu, cette question m’interpelle. A-t-on fait tout ce qu’il fallait ? Non, évidemment. Ce sont des laxismes, des lacunes, des failles que j’ai pu dénoncer depuis des années à l’Assemblée. Nous avons été tellement naïfs face à l’islamisme. Et nous le sommes toujours.
D A. Les ravages de la tempête Alex représentent, on le lit, une blessure intime. Racontez-nous votre arrivée sur les lieux, après la catastrophe.
E. C. - Toutes les communications, y compris par la radio, étaient coupées. J’ai vécu une nuit d’angoisse au centre opérationnel de la préfecture. Nous ne savions pas combien il y aurait de victimes. Deux pompiers ont été emportés. J’ai en tête l’image de notre arrivée en hélicoptère, lors de laquelle je ne reconnais pas mon village. On y voyait une rivière de 500 mètres de large, plusieurs centaines de maisons semblaient avoir disparu. C’est une émotion intense.







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