Depuis le Festival du Livre dont Nice-Presse est partenaire, Gaël Nofri revient sur son dernier ouvrage consacré à Bouvines (éd. Passés/Composés). Une bataille médiévale ? Oui. Mais surtout un moment fondateur, selon lui, de l’esprit national. Dans cette conversation à bâtons rompus, il interroge le regard que les Français portent – ou ne portent plus – sur leur propre passé.
Vous consacrez un travail de fond à Bouvines. C’est une bataille que beaucoup de Français ne connaissent plus… Est-ce justement pour cela que vous avez décidé de l’éclairer à nouveau ?
Je ne sais pas s’ils ne l’ont jamais connue ou s’ils l’ont oubliée… Mais ce qui est certain, c’est qu’ils n’en parlent plus. Et j’ai pu m’en rendre compte très simplement. Un salon comme celui-ci, c’est un bon test. C’est révélateur du niveau de connaissance historique. Est-ce un défaut d’apprentissage ? Sans doute. Mais plus globalement, je crois que l’on ne donne plus les moyens aux Français de comprendre « d’où ils viennent ».
Autrement dit, il n’y a plus de récit national ?
Disons qu’il y a toujours un récit, car enseigner l’histoire suppose forcément un parti pris. Le choix des événements, leur traitement, la perspective que l’on adopte… Ce n’est jamais neutre. On a longtemps fait le choix de grandes étapes, de grandes dates, dans une optique de transmission. Aujourd’hui, ce qui manque cruellement, c’est une connaissance commune de notre propre histoire. Et on s’étonne ensuite que le sentiment d’appartenance se délite. Mais si vous ne savez pas d’où vous venez, comment voulez-vous savoir où vous allez ?
Dans votre livre, on comprend que votre roi préféré, c’est Philippe Auguste. Pourtant, ce n’est pas celui que l’on connaît le plus, loin s’en faut !
Oui, parce que mis à part Clovis, Charlemagne, Louis XIV… et encore, vaguement Saint Louis, les autres rois sont quasi absents. Qui peut vous dire précisément ce qu’a fait Saint Louis ? À quel siècle ? Philippe Auguste, lui, incarne un tournant.
Ce n’est pas l’unique artisan de cette mutation, mais il est le roi qui marque le passage entre des souverains très faibles, presque symboliques, et ceux qui ont véritablement bâti l’autorité monarchique française. Il incarne une synthèse historique et politique. On pourrait aussi évoquer Philippe le Bel. Ces figures mériteraient d’être bien mieux connues.

Vous établissez un parallèle entre la souveraineté à l’époque médiévale… et celle d’aujourd’hui. En 2025, par quoi est-elle menacée ?
Par les mêmes dangers qu’hier, en réalité. Il y a d’abord la tentation supranationale – certaines visions de l’Union européenne, l’OTAN, ou plus largement la globalisation – qui minent notre autonomie. Ensuite, les puissances étrangères qui cherchent à nous affaiblir : la Russie, la Turquie, parfois même les États-Unis. Et enfin, la remise en cause intérieure de la souveraineté. Celle-ci est sans doute la plus grave.
Et les « traîtres d’aujourd’hui », ce seraient qui ?
Ceux qui, par conviction ou par intérêt, estiment que la souveraineté nationale est dépassée. Ceux qui pensent que c’est un projet archaïque. Cela peut aller de la gauche internationaliste à l’extrême droite qui, après avoir prôné la souveraineté, s’ancre désormais dans une internationale réactionnaire. Beaucoup ont voulu, en réalité, changer de maître plutôt que de restaurer l’autonomie.
Vous aviez déjà alerté, dans nos colonnes, sur l’état de l’enseignement historique à l’école. Un tabou selon vous ?
Oui, c’en est un. Bien sûr que l’on a de grands historiens, et une histoire académique de qualité. Mais enseigner, c’est transmettre un message. Et aujourd’hui, ce message est brouillé. Ce que je regrette, ce n’est pas qu’on enseigne l’histoire de manière critique – il faut le faire. Mais on ne fait plus de l’histoire un levier de fierté. On n’explique plus aux jeunes Français qu’ils héritent d’un récit, complexe certes, mais grand, assurément.
🇫🇷 Jeanne d’Arc n’appartient à aucun camp. Elle incarne le courage, le peuple, la République, la France.
— Ville de Nice (@VilledeNice) May 30, 2025
À #Nice06, elle est ce miroir dans lequel chacun peut voir un peu de lui-même.
Et dans ce reflet l’unité, la fierté, la transmission 🪞#ILoveNice pic.twitter.com/XEbpm5Duxo
La municipalité a refait de Jeanne d’Arc une figure forte à Nice, avec une statue, des cérémonies. Pourquoi autant d’efforts ?
Jeanne d’Arc a trop longtemps été confisquée. Pourtant, c’est une femme, chevalier, portée par l’espérance et le refus du renoncement. Une figure profondément républicaine : c’est la IIIe République qui a demandé sa canonisation ! Commémorer Jeanne d’Arc, comme nous l’avons fait, ce n’est pas faire de la politique politicienne. C’est refuser de renier notre histoire, c’est affirmer qu’elle appartient à tous. Quand on n’est plus capable de dire qui nous sommes, on court vers l’éclatement. Le commun s’effondre.
Justement, le Festival du Livre de Nice, récemment présidé par Boualem Sansal, est connu pour sa liberté, un certain ton. Est-ce le rôle d’un tel événement ?
Bien sûr. Si la culture n’a plus rien à dire, autant tout arrêter. Un salon du livre n’est pas une foire commerciale ! Il doit porter du sens au cœur de la cité. À Nice, on assume ce positionnement. On veut que la culture dialogue avec la société. Parce que si la vie intellectuelle devient hermétique à la vie publique, alors il n’y aura bientôt plus ni l’une, ni l’autre.





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