❝ L'invité du dimanche -- Dans "So Chic", l'écrivain et journa­liste Henry-​Jean Servat délivre un récit tendre, drôle et parfois féroce de décennies passées au plus près des monstres sacrés du cinéma, des plus grandes comédiennes, des familles royales et, parfois, de vedettes plus passa­gères. Zidane, Deneuve, Madonna, Johnny ou encore Adjani comme le commun des mortels n'a jamais pu les découvrir. L'aventure d'un passionné des person­na­lités et de l'extraordinaire, scintillante et triste à la fois. Comme toutes les belles histoires d'amour, finalement.


NICE-​PRESSE. Pour un ouvrage sur la jet set, on pouvait s'attendre à beaucoup de légèreté. Il y en a, mais on sent également une certaine nostalgie chez vous, celle d'une société plus insou­ciante, "sans Sida ni terro­risme"

Henry-​Jean Servat : "Je n'ai pas le discours du style 'c'était mieux avant', mais plutôt celui du 'c'était différent avant'. Effectivement, il y avait de vraies stars, que j'ai pu fréquenter au premier rang comme personne d'autre, pour l'un des plus grands magazine au monde (Paris Match, NDLR).

Je voulais retrans­crire mon admiration pour une époque bénie des dieux, élégante et libre, avec des gens délicieux, pleins d'esprit, qui avaient du charme et de la culture. Elle est révolue et elle n'existera plus jamais. 

Des femmes de la stature de Brigitte Bardot ou d'Isabelle Adjani, nous n'en croiserons plus. Ce livre peut avoir un côté 'cérémonie pour les défunts', puisqu'on ne vivra plus jamais tout cela."

"Dans la société du spectacle, tout est devenu obscène et impudique"

Henry-​Jean Servat à "Nice-​Presse"

Qu'est-ce qui a fait dispa­raître ce monde ?

"Les choses étaient très diffé­rentes, nous avions quelques chaînes de télévision, les réseaux sociaux n'existaient pas, pas plus que la presse people… Tout était magnifié. Les quelques inter­views accordées par les actrices, les montées des marches à Cannes, ça faisait l'évènement.

C'est la popula­ri­sation qui a fait sauter le mystère, nous sommes tombés dans la consom­mation. Où trouver le désir, l'étrangeté, le secret, la classe aujourd'hui ?

Dans la société du spectacle, tout est vautré, entrouvert, de façon obscène et impudique par des gens sans scrupules. Cette perte de repères a tout banalisé.

L'un des secrets de ma réussite avec ces gens là, c'est que je savais parfai­tement rester à la bonne place. Bernadette Chirac, on ne lui tape pas sur l'épaule et on ne ricane pas avec elle, par exemple. J'ai une grande admiration pour Saint-​Simon : je me sens très bien dans mon rôle d'observateur, de voyeur, de contem­plateur. Sans avoir l'âme d'un courtisan.

"Les stars dont je parle devaient accrocher la lumière, Alain Delon le savait"

Henry-​Jean Servat à "Nice-​Presse"

Les célébrités ont également changé. Quand vous accédiez à la notoriété en venant d'un certain milieu, vous saviez vous tenir, évoluer en société. Aujourd'hui, nous voyons arriver dans ce monde là non pas des ploucs, mais des personnes peu éduquées, comme les footbal­leurs ou les starlettes de la télé-​réalité. La face sombre de la gloire leur tombe dessus.

Les stars dont je parle devaient accrocher la lumière, Alain Delon savait tout cela. J'ai connu Mylène Demongeot, Patricia Viterbo, Andréa Parisy, France Anglade… elles étaient blondes, elles avaient les seins qui pétaient aux étoiles, qui étaient magni­fiques, elles avaient un cul haut perché et joliment charnu. Je vais me faire tuer à dire ça mais peu importe. Elles ont bousculé une France engoncée dans les pesan­teurs de la IVe République. Une carrière, c'est aussi une rencontre avec l'Histoire."

Vous pensez ne plus pouvoir dresser ce genre de description d'actrices sans déchaîner des foudres, comme dans une société de l'interdit ?

"Totalement, mais je m'en fous. J'ai la plus grande liberté au monde. À Nice par exemple j'ai la chance de travailler avec Christian Estrosi (en tant qu'adjoint à la Protection animale et subdé­légué au Cinéma, NDLR) qui ne m'empêche de rien."

"Deneuve, que je n'aime pas beaucoup et qui me le rend bien, est une femme qui se fait payer pour accepter des interviews"

Henry-​Jean Servat à "Nice-​Presse"

Vous avez connu le Paris Match de la grande époque, fréquenté les "têtes couronnées"… au-​delà du manque de mystère, la sacralité a-​t-​elle disparu de notre société ?

"Vous avez des célébrités aujourd'hui qui racontent tout, qui sont filmées dans leur salle de bain, leur cuisine… C'est aussi le cas pour les rois ou les princesses ! Il n'y a plus de distance, mais ça ne date pas d'aujourd'hui.

Bardot ou Adjani ne vont pas se mettre les pieds au mur pour avoir un article dans la presse, alors que Catherine Deneuve, que je n'aime pas beaucoup et qui me le rend bien, est une femme qui se fait payer pour accepter les inter­views. Elle joue avec son image d'une façon que je n'aime pas du tout.

Cela dit, les carrières sont brèves et intenses, alors quantité d'acteurs et d'actrices monnaient leur image et parti­cipent à tout cela. 

Quand Deneuve va se faire rémunérer pour la soirée de présen­tation d'un grand parfum, d'autres accep­teront de se montrer à l'inauguration d'une épicerie de quartier…"

"Ces parcours sont teintés d'une indéniable mélancolie"

Henry-​Jean Servat à "Nice-​Presse"

Quelle distinction feriez-​vous entre la célébrité d'un côté et la notoriété d'un autre ?

"Certaines actrices sont 'célèbres d'être célèbres'. La notoriété, ce n'est pas un métier. Mais elle peut arriver très vite.

J'ai fait une trentaine de festivals de Cannes. Une année, Michael Douglas arrive avec deux comédiennes que personne ne connaît pour la présen­tation de Basic Instinct. À la fin de la projection, tout le monde hurlait 'Sharon, Sharon' (Stone, NDLR), après la scène de la culotte et du pic à glace. Elle était devenue une star en deux heures. Après, il faut gérer ta célébrité, sur une soirée ou sur toute une vie."

Vous citez Apollinaire, au début de l'ouvrage, avec ces rois qui dispa­raissent "silen­cieux et tristes". On dit souvent que la célébrité blesse et que personne n'en sort indemne. Vous avez observé ce chagrin propre aux grandes personnalités ?

"Bien sûr, ces parcours sont teintés d'une indéniable mélan­colie. Même pour les hommes et femmes qui ont marqué l'Histoire.

J'ai le coeur plutôt à gauche, tout en ayant un certain respect pour la royauté. Je suis allé à Vienne dans la crypte des Capucins, où reposent plusieurs des plus grands monarques d'Europe : c'est un boyau glacial, vert-​de-​gris… Toute la gloire du monde finit ici."

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C8 /​ Xavier Lahache

"À France 2, il y a maintenant un petit ordre établi, dicté par la bien-pensance"

Henry-​Jean Servat à "Nice-​Presse"

À travers l'exemple de Télématin, vous critiquez également une télévision aseptisée, où rien ne doit plus dépasser. Les médias sont-​ils devenus trop lisses ? 

"J'ai connu un Télématin libre, foisonnant avec William Leymergie. 

Dans ma vie, j'ai souvent été dirigé par des médiocres, qui se retrouvent à un poste par copinage, par coucherie et qui veulent faire marcher tout le monde au pas. Des petits hommes gris, sans envergure, qui n'ont que le pouvoir pour exister. 

Leymergie portait le programme, quand il est parti -- à moitié flanqué dehors -- ils se sont mis à six pour le remplacer, pour finir par tout saccager. Je n'ai rien contre son successeur Laurent Bignolas que je prends plus pour un benêt que pour autre chose. Le problème venait davantage de la direction qui a fait en sorte de ne plus nous laisser dire un mot."

Cette télé si créative appar­tient au "monde d'avant" selon vous ?

"Absolument. On ne peut plus émettre un jugement, il n'y a plus de place pour les esprits frondeurs.

À France 2, il y a maintenant un petit ordre établi, dicté par la bien-​pensance. Nous étions traqués, repris par les commis­saires du peuple de France Télés. Ils venaient nous remonter les bretelles sur des banalités, parce que j'avais dit 'le roi et mort, vive le roi', pour avoir défendu Bardot ou dit qu'il valait mieux éviter de manger de la viande…"

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Henry-​Jean Servat invité de "L'Heure des Pros" sur CNews le 7 mai dernier - Montage Nice-Presse

Parmi les stars dont nous parlions à l'instant, beaucoup ont de fortes person­na­lités, certaines des combats, des engage­ments… Dans le monde des médias que nous connaissons aujourd'hui, la prime va-​t-​elle à ceux qui resteront les plus lisses, les moins singuliers ? 

"Sans partager ses combats, j'aime assez Juliette Binoche, qui n'est pas une actrice excep­tion­nelle mais qui la ramène tout le temps. On la brocarde parce qu'on aime les gens qui ne disent rien. 

Beaucoup aujourd'hui ont peur de déplaire. Prenez les journa­listes : cherchez quelqu'un qui a le culot de dire ce qu'il pense. Il y a Pascal Praud, que j'adore parce qu'il s'érige contre le politi­quement correct. 

Mais il est bien le seul : Laurent Ruquier et les autres vont dans le sens du poil. Les opinions vraiment contrastées ont disparu."

-- "So Chic", Henry-​Jean Servat, publié aux Éditions de L'Archipel

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