Transition numérique, réamé­na­gement du réseau d'agences, recru­te­ments… Secoué, comme tous les médias, par la crise sanitaire, Nice-​Matin doit pourtant engager de grands chantiers après l'arrivée de Xavier Niel à son capital depuis plusieurs mois déjà. Un chambou­lement qui n'est pas sans soulever de vives inquié­tudes dans la rédaction.

L'été a été brûlant chez Nice-​Matin. "Bricolage", "logique purement comptable", "attaque sournoise contre notre maillage terri­torial", "manque de respect"… Le syndicat national des journa­listes (SNJ) n'a pas de mots assez durs depuis le décon­fi­nement pour qualifier la réorga­ni­sation des agences locales. À La Seyne, à Cagnes, ou encore à Hyères, des antennes du quotidien ont fermé leurs portes, ou sont sur le point de le faire.

"Concernant ces ferme­tures, on a un problème majeur de commu­ni­cation. Des journa­listes ont appris le sort réservé à leur bureau quand le proprié­taire est venu installer un panneau 'À louer' sur la façade ! Ce n'est pas normal" pointe Rodolphe Peté, délégué du SNJ Côte d'Azur et salarié de Var-​matin. "Il n'y a pas de certi­tudes sur l'avenir de ces sites." Même le déména­gement partiel de l'immense siège du groupe est à l'étude.

"La fermeture des agences est un scandale qui va à l'encontre de l'objectif de maillage éditorial" dénonce même un reporter de Nice-Matin

"On ne sait rien"

Ces dernières semaines, le syndicat a dénoncé des "mensonges de la direction" qui aurait fait "avaler bien trop de couleuvres à la rédaction", notamment après la fermeture du bureau de La Seyne.

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"On ne sait à peu près rien, ni quand on déménage, ni où on va réellement aller. L'essentiel des infos nous arrivent de l'extérieur" regrette un.e journa­liste travaillant dans l'une des agences concernées. Celle de Cagnes, par exemple, doit rejoindre le siège aux Moulins, ou les locaux du centre-​ville de Nice. La décision devrait revenir aux salariés, même s'ils n'ont "aucune envie de quitter leur bureau actuel, surtout vu les kilomètres qu'il faudra faire en plus" et comptent bien "repousser le déména­gement le plus tard possible".

"Ce qui est sûr, c'est que les journalistes resteront au plus près du terrain"

"Nous allons trans­férer les équipes vers des espaces plus adaptés, mais il n'y a pas de plan de suppression d'agences" explique Denis Carreaux, directeur des rédac­tions de Nice-​Matin et Var-​matin (depuis 2014) et membre du comité de direction mis en place par Xavier Niel, le nouvel action­naire.

Denis Carreaux, directeur des rédactions depuis 2014. Photo : Nice-Matin, © tous droits réservés
Denis Carreaux, directeur des rédac­tions depuis 2014. Photo : Nice-​Matin, © tous droits réservés

"J'assume la fermeture des bureaux qui n'étaient pas dans une confi­gu­ration accep­table" pour les reporters, poursuit-​il. "Nous sommes en train de ratio­na­liser le parc immobilier, en fonction du projet éditorial. Ce qui est sûr, c'est que les journa­listes resteront au plus près du terrain."

"On doit être meilleurs en termes de communication" avec les salariés

Tout en développant :

"On a vu que le télétravail a plutôt très bien fonctionné pendant le confi­nement, les struc­tures d'agences peuvent donc être plus légères. C'est un chantier en pleine réflexion"

Denis Carreaux, directeur de la rédaction

A-​t-​il des regrets sur la tournure prise par cette réorga­ni­sation ? "Je suis le premier à me remettre en cause" explique, modeste, Denis Carreaux. "On sait, d'une manière générale, que les change­ments inquiètent. C'est donc notre rôle d'être meilleurs en termes de lisibilité et de communication".

"Sous-​effectifs"

Autre point d'achoppement : les recru­te­ments. "À ce jour, 25 clauses de cession ont déjà été signées à Nice-​Matin et Var-​matin. Ce sont des journa­listes qui sont déjà partis ou qui sont sur le point de le faire" relève le SNJ. Dans les rédac­tions, les reporters peuvent quitter l'entreprise avec des indem­nités corres­pondant à leur ancienneté en cas d'arrivée au capital d'un nouvel action­naire, ce qui est le cas depuis plusieurs mois à N-​M.

D'après nos infor­ma­tions, au total, 30 à 40 journa­listes devraient s'en aller, sans compter les employés hors rédaction, qui ne sont pas concernés par le dispo­sitif. Ces départs devraient être "en partie" remplacés, assure NJJ, la holding de Niel.

"Il y a beaucoup d'incertitudes sur les moyens, poursuit le délégué syndical Rodolphe Peté. Sur ces 25 clauses signées, on a eu trois recru­te­ments, cinq seraient en cours. Il va falloir nous expliquer comment on peut travailler toujours plus avec toujours moins".

"Guerre aux coûts superflus"

Un journa­liste sportif et une autre chargée de l'économie sont arrivés dans les deux titres. Le pôle numérique — les sites nicematin.com, varmatin.com, l'offre abonnés NM+ — va se renforcer. Enfin, le patron de Var-​matin Philippe Courtois (parti il y a quelques jours au cabinet du président de la métropole de Toulon après avoir vu son indépen­dance mise en cause par plusieurs enquêtes parues dans la presse avant l'été) a également été remplacé fin août.

"On fait en sorte de compléter les effectifs, mais nous n'avons pas la visibilité suffi­sante sur le nombre de départs tant que nous ne savons pas combien de salariés vont prendre la clause de cession" pose la direction de la rédaction.

"L'actionnaire fait la guerre aux coûts superflus, il va ratio­na­liser la masse salariale. Ça n'avait jamais été fait. Quoi de plus logique?" défend un journa­liste de Nice-​Matin

Un journa­liste de Nice-​Matin

Le mystérieux projet de Niel

Et le nouveau projet éditorial, dans tout ça ? "On devrait le connaître d'ici à novembre" croit savoir le SNJ. "Avant décembre" promet la direction. Il est en tout cas attendu comme le loup blanc : "on ne sait pas ce qui nous attend mais on nous a bien fait comprendre que soit on y croit, soit on dégage" s'inquiète une journaliste.

Un autre enfonce le clou : "Le projet est flou. NJJ cristallise les mécon­ten­te­ments mais c'est l'immobilisme de la direction de la rédaction qui est en cause. C'est une question de (manque de) courage."

"La seule chance de Denis Carreaux et du reste de la direction, c'est qu'il n'y a pas vraiment de syndi­ca­listes dans les Alpes-​Maritimes. Les journa­listes n'iront pas loin dans la contestation"

Un journa­liste de "Nice-​Matin"

Que devient l'idée d'une Société des rédac­teurs (SDR) promise par Niel, chargée notamment d'élire le directeur de la rédaction ? "Pas d'actualité" nous fait-​on savoir. "Aucun journa­liste ne veut se frotter à ce dossier avec tout ce qu'il implique. Pour l'instant !" font savoir à Nice-​Presse plusieurs d'entre eux.

"Le journal va comme tous les médias dans cette période" conclut Denis Carreaux. "Malgré diffé­rents problèmes de distri­bution, la diffusion papier se maintient bien. Le marché publi­ci­taire a souffert, mais on relève la tête. Et nous poursuivons notre transition numérique avec beaucoup d'enthousiasme."

"On est secoués, mais on résiste." Et il est vrai que, depuis 1944, des périodes de turbu­lences, Nice-​Matin en a connu d'autres !

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