Les élus du Syndicat national des journa­listes (SNJ) au quotidien régional dénoncent l'annulation d'une enquête sur Éric Ciotti, dans un contexte politique explosif. Ce nouvel incident met, une nouvelle fois, gravement en cause la ligne édito­riale du journal.

L'article a fait l'effet d'une petite bombe à Nice. Mardi soir, alors que le Canard enchaîné de la semaine commençait déjà à circuler, les portables ont chauffé jusqu'à tard dans la nuit. D'après l'enquête du palmipède, Éric Ciotti (LR) aurait passé un accord avec le Front national pour sauver son siège de député en 2017. 

Ces révéla­tions, qui ont fait grand bruit dans le milieu politique azuréen, trainaient en réalité depuis un moment, puisque Nice-​Matin avait ouvert une enquête sur la question depuis "environ deux semaines"… sans jamais être publiée. Mais qu'est-elle devenue ? 

Contacté par Nice-​Presse, Rodolphe Peté, salarié de Var-​Matin (qui appar­tient au même groupe) et délégué du Syndicat national des journa­listes (SNJ) rembobine le fil des évènements.

"Des journa­listes de Nice-​Matin ont bossé conscien­cieu­sement pendant un moment sur le sujet Ciotti. C'est un vrai travail sérieux, avec des infos bien recoupées". Lundi, le papier est prêt, il ne manque plus qu'à contacter le député pour recueillir sa réaction. 

Et là, mardi, marche arrière toute. 

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Le commu­niqué du SNJ, le 6 mai 2021 © Nice-Presse

Pour la direction de la rédaction, qui avait pourtant validé l'enquête dans un premier temps, "les sources ne sont pas crédibles, il y a un risque de manipu­lation, le sujet ne peut plus être publié".

La suite, on la connaît : quelques heures plus tard, le présumé pacte entre Ciotti et le FN s'étale en Une du Canard enchaîné.

"Illisible et catastrophique"

Mardi soir, Nice-​Matin fait de nouveau marche arrière, en publiant un article de quelques lignes, discrè­tement placé en bas de page. "Pourquoi faire paraître dans nos éditions la reprise d'une dépêche AFP si l'on consi­dérait quelques heures auparavant la source 'pas fiable' et le sujet pas pertinent ?" s'interroge-t-on au SNJ. 

"Le journal perd sur tous les tableaux : deux journa­listes voient leur travail jeté à la poubelle, ce qui aurait pu être une exclu­sivité devient une citation d'un confrère (…) Il n'y a pas l'ombre d'une cohérence dans ce feuilleton qui abîme notre image et brouille la ligne édito­riale de Nice-Matin"

SNJ Nice-​Matin

La publi­cation du sujet "aurait permis de montrer que nous sommes indépen­dants et que malgré les pressions réelles et régulières des barons locaux qui se croient tout permis, la presse n'a pas à tenir compte de leur avis (…) Par manque de courage, on en voit le résultat. Illisible et catas­tro­phique"

Dès lors, la question se pose : le député Éric Ciotti est-​il protégé par Nice-​Matin ?

"Il n'y a pas plus de vigilance sur Ciotti que sur les autres, puisqu'ils font tous pression sur nous, avec des méthodes diffé­rentes, parfois violentes, parfois sournoises" nous explique un journa­liste. Le directeur des rédac­tions, Denis Carreaux, ne serait pas affidé du tout au patron de la droite locale, "puisqu'il a oeuvré pour que journal soit racheté par Xavier Niel et non pas par l'ami du député, l'homme d'affaires Iskandar Safa".

Pour lui, "le directeur de la rédaction a eu peur, vu le contexte, d'être accusé de rouler pour Estrosi. Il est aussi flippé que beaucoup de journa­listes qui s'auto-censurent, parce que le vrai problème est là".

Sans démentir les graves problèmes d'indépendance rapportés par plusieurs employés du groupe. À Menton, où la Ville accorde un important budget publi­ci­taire à Nice-​Matin, "rien ne sort, et les confrères sont repris à minima voire pas du tout quand les 'gros' politiques du coin sont mouillés".

À Cannes, la mainmise de la mairie, totale, ne se fait pas dans la brutalité puisqu'elle serait devenue… "tradi­tion­nelle", nous décrit un reporter. 

"Il n'y a qu'à lire l'édition de Cannes et vous hallu­cinez. Certains articles sont tranquillement retouchés par le cabinet du maire…"

Journaliste de "Nice-​Matin"

D'autres incidents

L’année dernière, des enquêtes menées par Le Monde diplo­ma­tique puis Arrêt sur images ont dépeint un groupe de presse « à la situation finan­cière drama­tique, qui serait totalement dépendant des publi­re­por­tages, des pubs payées par les collec­ti­vités »… entre­prises et élus locaux avec qui il se montrerait en retour « dévoué et révéren­cieux ».

À Toulon, papiers censurés, coups de pression et journa­listes "placar­disés" n'auraient rien d'inhabituels. Dans la foulée de la révélation de ces pratiques l'année dernière, le directeur dépar­te­mental de Var-​matin a quitté le journal… pour rejoindre le cabinet du président de la métropole Hubert Falco.

L'annulation suspecte de l'enquête sur Éric Ciotti relève d'une situation déjà dénoncée par un reporter dans nos colonnes le 8 avril dernier : "C’est évident que dans notre situation, les chefs ne vont pas prendre le risque de voir sauter les publi­cités du dépar­tement ou d’une grosse ville. On l’a vu pendant les dernières munici­pales. Certains sujets n’avaient pas le temps d’agacer tel ou tel politique puisqu’on ne nous laissait même pas commencer à tafer dessus".

"Le problème, c’est que les politiques n’ont pas à se mouiller quand la direction de la rédaction ne nous laisse pas aller sur certains points chauds, ou que le papier final est aseptisé au maximum pour que rien ne dépasse, relégué au fin fond des pages sur le print et pas publié sur le web. Ça peut être sournois"

Journaliste de "Nice-​Matin"

En interne, sur la question de l'indépendance, les avis divergent. Certains pointent l'influence directe des élus et de leur entourage. D'autres reprochent davantage à la direction de la rédaction "d'avoir le doigt sur la couture du pantalon dans un manque de courage total" en évitant de couvrir au maximum, derrière "des prétextes", les sujets les plus compromettants. 

Enfin, la question de l'auto-censure revient souvent. Un décou­ra­gement qui n'étonne pas l'élu SNJ Rodolphe Peté : "En même temps on sort une nouvelle formule où on promet aux lecteurs des exclu­si­vités et des enquêtes. Résultat, le travail effectué n'est même pas publié…"

De reporter à conseiller des élus

À quelques semaines du début de la campagne pour les élections dépar­te­men­tales, le chef du service politique de Nice-​Matin a quitté le journal via sa clause de cession pour devenir… conseiller du président Charles-​Ange Ginésy, candidat à sa réélection, nous a-​t-​on confirmé. 

En 2016, un autre journa­liste niçois a fait quelques inter­views du député Ciotti avant de démis­sionner pour devenir son conseiller spécial, jusqu'en 2019. Un mercato qui peut inter­roger, même s'il devient courant dans la profession.

Démentis en cascade

Sur le sujet, les démentis de Nice-​Matin s'enchaînent depuis 2015. Dans celui-​ci, il y a six ans déjà, le patron des rédac­tions dément "toute pression ou chantage, toute conni­vence avec Christian Estrosi". En 2020, il dénonce "des affir­ma­tions choquantes" sur le titre, qui "défend farou­chement son indépen­dance". Dans cet autre, "les accusa­tions" formulées sont jugées "graves" et les papiers "à charge".

La direction "décrédibilisée"

Les diffé­rents journa­listes avec qui nous avons échangé le recon­naissent tous : ce n'est pas "le feu à la rédac" mais le malaise est réel. Après cet épisode, et les précé­dents, "la direction de la rédaction apparaît, une nouvelle fois, décré­di­bi­lisée".

L'année dernière, Arrêt sur images rapportait l'envie, chez "nombre de localiers", que les engage­ments sur l'indépendance soient tenus, "y compris en écartant, si besoin, la direction qu’ils jugent bien trop complai­sante avec les élus et les annonceurs".

Les doutes sur la ligne édito­riale du titre s'ajoutent à la dégrin­golade de ses ventes. En 2020, les chiffres se sont effondrés pour Nice-​Matin, qui s'est encore moins écoulé en décembre dernier que pendant le "confi­nement dur" de mars 2020. La nouvelle formule, jugée décevante par une partie de la rédaction, n'aurait rien arrangé. Une motion de défiance a été votée contre l'actionnaire et son état-​major le 9 avril dernier.

Contacté par SMS ce mercredi 5 mai au soir, le directeur des rédac­tions Denis Carreaux a refusé de commenter l'annulation de l'enquête sur le député Ciotti.

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