Un préfet sans fiches et surtout sans langue de bois dans Nice-Presse Dimanche. En cette fin 2025, Laurent Hottiaux révèle le bilan des services de l’État dans les Alpes-Maritimes. L’occasion de dresser quelques cartons rouges aux élus azuréens, parfois proches des limites légales pour ce qui est de la lutte contre la délinquance… Ou de la campagne électorale en cours. Narcotrafic, crise du « gaz hilarant », violences routières : c’est « une année de bons résultats » qui est défendue. Dont voici une part des tout derniers chiffres.
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Que retenez-vous de la délinquance dans les Alpes-Maritimes en 2025 ? Qu’est-ce qui vous inquiète le plus, qu’est-ce qui a progressé ?
Globalement, la situation s’améliore. Nous enregistrons une baisse de 4,8% de la délinquance du quotidien, de proximité, sur la voie publique. Il reste évidemment beaucoup de travail, mais nous obtenons des résultats spectaculaires contre le trafic de stupéfiants. Depuis le début de l’année, près de 690 kilos de résine de cannabis, plus de 200 kilos d’herbe et autour de 125 à 130 kilos de cocaïne ont été saisis, avec 315 personnes incarcérées. Beaucoup de points de deal ont d’ailleurs été démantelés. Ils ont été divisés par deux dans le département.
Des syndicats de police nous disent pourtant ne pas constater ce recul sur le terrain. Comprenez-vous leur étonnement ?
Je ne partage pas cette analyse. On a connu un très bon été grâce à l’action conjointe de la police et de la gendarmerie. L’agent, lui, voit surtout ce qui se passe sur sa zone, d’où ce décalage possible de perception. Mais il n’y a pas de « trucage » des statistiques. Jamais la présence des forces de l’ordre n’a été aussi forte, aussi massive, à tous les niveaux.
#AntiStups I La #PoliceNationale lutte quotidiennement contre le trafic de stupéfiants.
— Police Nationale 06 (@PoliceNat06) December 6, 2025
Dans le quartier des moulins à #Nice06, la police renforce sa présence sur terrain par des opérations.
➡️10 interpellations pour usage et détention de produits stupéfiants ont été réalisées. pic.twitter.com/W3TyyMuuG1
Comme votre prédécesseur l’avait décidé, allez-vous communiquer sur la part des étrangers impliqués dans cette délinquance ?
Il n’y a rien à cacher et je n’aurai aucune difficulté à rendre ces chiffres publics. Ce sujet fera partie de la communication globale que je présenterai en janvier, en toute transparence.
«+25% d’amendes contre les consommateurs de drogues »
Les syndicats policiers expliquent que Nice serait devenue, au fil du temps, « le terrain de jeu des organisations criminelles ». Hier la mafia, aujourd’hui les narcotrafiquants. Partagez-vous cette lecture ?
Je m’inscris totalement en faux contre cette vision défaitiste et fataliste. Oui, le trafic de stupéfiants relève de la grande criminalité et nous le combattons avec détermination. Mais il ne faut jamais oublier l’autre versant du problème, qui est la demande. Dans notre pays, environ cinq millions de personnes ont fumé du cannabis au moins une fois dans l’année, dont un million chaque jour. Nous avons donc renforcé à la fois la lutte contre les trafiquants, avec des enquêtes en profondeur, et la sanction des consommateurs, en augmentant de 25% le recours aux amendes forfaitaires délictuelles, tout en prenant en charge ceux qui relèvent de soins.

« Nous sommes passés de 80 à 40 points de deal, dont la moitié à Nice »
Quelles sont aujourd’hui les zones du département les plus concernées par les réseaux ?
Il faut distinguer la consommation, que l’on retrouve partout, en zone urbaine comme en zone rurale, et les points de deal. Ces derniers sont concentrés dans les villes du littoral. Dans le département, nous sommes passés en deux ans d’un peu plus de quatre-vingts points de deal à environ quarante. C’est une division par deux, mais c’est encore quarante de trop. La moitié environ se situe à Nice, une part significative à Cannes et quelques-uns à Grasse. À la campagne, ce que l’on voit plutôt, ce sont des livraisons à domicile, qui se sont fortement développées depuis le Covid et que nous ciblons désormais avec des contrôles sur les axes routiers et à la frontière.
La mairie et la Région Sud évoquent un point de deal « devant chaque lycée » à Nice. Confirmez-vous cette affirmation ?
Non. Affirmer cela est inexact et ne rend pas justice au travail mené par les forces de l’ordre, qui pilonnent ces points pour les démanteler et empêcher leur reconstitution.
« Je veillerai à ce que ni GAIDA, ni la police municipale ne soient instrumentalisés dans le cadre de la campagne électorale »
La mairie annonce dans Nice-Presse l’éventuel déploiement de son dispositif GAIDA dans de nouveaux quartiers. Est-ce, selon vous, le signe d’un échec de l’État à garantir la sécurité dans les cités ?
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Non. GAIDA s’inscrit dans un cadre très classique de relations entre les bailleurs sociaux et des sociétés de sécurité privée. Ceci existe dans de nombreux départements. Il ne vise pas à se substituer aux forces de l’ordre. Je considère plutôt que c’est une présence supplémentaire sur le terrain, utile dès lors qu’elle reste dans les limites juridiques fixées et qu’elle travaille en bonne coopération avec la police nationale. Ma vigilance porte sur un autre point. Je veillerai à ce que ni Gaida ni la police municipale ne soient instrumentalisés dans le cadre de la campagne électorale.

Quelle « instrumentalisation » craignez-vous ?
C’est un point de vigilance majeur. Il peut y avoir une tentation d’utiliser certains services (police municipale ou agents privés) pour servir une campagne électorale, au travers d’opérations opportunes. Je veux rappeler que les policiers municipaux ont tout mon soutien et que je veillerai à ce qu’ils soient employés strictement dans le cadre de la loi…
Si nécessaire, je n’hésiterai pas à exercer le contrôle de légalité, à saisir la Commission nationale des comptes de campagne ou, le cas échéant, les juridictions compétentes. Plus largement, j’appelle à une campagne sereine, respectueuse du processus démocratique, et je suis inquiet des pressions ou tentatives d’intimidation que je découvre à l’encontre des journalistes. La liberté de la presse doit être pleinement respectée à Nice.
Qu’allez-vous faire de la « brigade stups » annoncée par Christian Estrosi dans sa police municipale, et qui doit être placée à votre disposition ?
Pour l’instant, je n’ai même pas vu d’acte de création de cette brigade. Il s’agit d’abord d’une proposition de campagne électorale. Sur le fond, une chose est claire : la lutte contre les stupéfiants relève de la police nationale et de la gendarmerie, qui disposent, elles, de pouvoirs d’enquête et de brigades spécialisées. La police municipale n’a ni vocation, ni compétence pour ceci et elle ne « s’autosaisira » pas. Son rôle est de faire remonter ses informations.
Par ailleurs, appeler à la fois à la création d’une brigade municipale des stups et au recours à l’armée pour le maintien de l’ordre n’a aucun sens. L’armée n’est plus chargée de ces missions depuis plus d’un siècle et nous disposons d’unités spécialisées parfaitement formées pour cela. Je le dis aussi par soutien à nos policiers nationaux. Mettre en doute leur capacité à tenir le terrain est une forme de méconnaissance, voire de défiance que je ne partage pas.

Un autre sujet sensible, ce sont les effectifs de la police nationale. Les syndicats évoquent une « urgence » et des « situations catastrophiques » à Menton, Cannes, Nice ou Cagnes-sur-Mer. Faut-il s’attendre à des renforts en 2026 ?
Nous disposons déjà d’un dispositif de sécurité robuste. Autour de 2.300 à 2.400 policiers nationaux dans le département, et environ 1.500 gendarmes, réservistes compris. Nous bénéficions régulièrement de renforts de forces mobiles, notamment lors des grands événements ou en période estivale. Le vrai sujet, et il n’est pas propre aux Alpes-Maritimes, porte aujourd’hui sur les capacités d’investigation. Le ministre de l’Intérieur prépare un plan spécifique sur ce volet, le « Plan Investigation ».
Notre première difficulté locale est l’attractivité du territoire. Le coût du logement et de la vie freine les arrivées et explique des postes vacants dans certains services. Nous pourrions avoir deux fois plus d’emplois budgétés sans pour autant parvenir à doubler le nombre de policiers présents…
« Les plaintes pour des violences dans les familles ont augmenté de 25%»
Des policiers expliquent que, faute de moyens, certaines plaintes ne seront jamais traitées et que, la nuit, des appels restent sans réponse. Comment répondez-vous à ces inquiétudes ?
D’abord, toutes les plaintes et mains courantes sont accueillies dans nos commissariats et brigades, et un travail considérable est réalisé pour les traiter. Ensuite, il est normal qu’il y ait une hiérarchisation avec le parquet, en fonction des priorités. Je ne peux pas laisser dire qu’il n’y aurait pas de réponse policière ou judiciaire aux dépôts de plaintes.
Ce qui est vrai, c’est que nous traitons aujourd’hui beaucoup plus de dossiers qu’avant, entre autres en matière de violences intrafamiliales et de violences faites aux femmes, dont les chiffres augmentent de 20 à 25% par an. C’est le résultat d’une libération de la parole, de procédures de dépôt de plainte plus simples, et d’une attention accrue portée à ces faits, notamment lorsqu’ils concernent des enfants.

L’État mobilise beaucoup de moyens pour l’Hôtel des polices Saint-Roch à Nice. Y aura-t-il bien, à côté, d’autres postes mutualisés police nationale/police municipale, comme déjà évoqués à Nice Saint-Augustin ou à Saint-Laurent-du-Var ?
L’Hôtel des polices Saint-Roch est un projet immobilier majeur, qui représente à lui seul l’équivalent de cinq commissariats. C’est un engagement extrêmement fort de l’État pour la police nationale, avec des services locaux et départementaux. Il ne s’agit pas d’un commissariat mutualisé avec la police municipale, puisque les rôles de chacun resteront distincts.
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S’agissant d’éventuels sites supplémentaires à Nice Saint-Augustin ou Saint-Laurent-du-Var, je ne suis pas saisi officiellement de ces projets. Des réflexions existent, mais pour l’instant, ils ne figurent pas dans la programmation immobilière de la police nationale, malgré certaines communications locales qui ont pu laisser penser l’inverse…
« 14.000 étrangers interceptés à la frontière cette année »
La frontière franco-italienne a longtemps été qualifiée de « passoire ». Où en sommes-nous ?
Nous avons aujourd’hui quelque chose de très robuste. La « force frontières » (coordonnée par la police aux frontières avec la gendarmerie, les douanes et l’opération Sentinelle) nous a permis d’intercepter depuis le début de l’année près de 14.000 étrangers en situation irrégulière. C’est légèrement en baisse par rapport à 2023, mais cela reste un niveau très important. Cette frontière est la première porte d’entrée de l’immigration irrégulière sur le territoire national, hors outre-mer, et elle fait l’objet d’une attention permanente.
Faut-il malgré tout des renforts supplémentaires, comme le demande notamment Christian Estrosi ?
Non. Nous n’avons jamais eu autant de policiers, gendarmes, douaniers et militaires mobilisés contre l’immigration irrégulière, à la frontière et en profondeur dans le département. Des forces mobiles viennent régulièrement en appui. Nous déployons aussi des moyens technologiques, notamment des drones, et nous travaillons en excellente coopération avec les autorités italiennes.
La situation des mineurs non accompagnés s’est-elle améliorée ?
Le nombre de MNA arrivant sur le territoire a diminué, même si cela reste un sujet important. Ils sont pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance, sous la responsabilité du Conseil départemental, dont je veux saluer le travail de qualité en lien avec l’État. Nous avons aussi renforcé l’évaluation de l’âge, car certains se déclarent mineurs alors qu’ils sont en réalité majeurs. Il est essentiel que la protection de l’enfance bénéficie bien à ceux qui y ont légitimement droit.

« Les suspensions de permis multipliées par quatre »
Les violences routières restent un sujet brûlant sur la Côte d’Azur. Quels résultats contre elles cette année ?
Nous avons mené de front répression et prévention. Sur le plan répressif, avec les procureurs, nous avons multiplié par quatre, en deux ans, le nombre de suspensions de permis. Environ 3.700 depuis le début de l’année, et l’année n’est pas terminée. À date, le nombre de tués est en baisse d’environ 17%, soit neuf décès de moins à ce stade, et le nombre d’accidents recule de près de 9%. Nous n’avons jamais mené autant d’actions de prévention, plus de 200, avec un gros travail ciblé sur les deux-roues motorisés, qui étaient l’un de nos points noirs.
« La Promenade des Anglais doit être davantage sécurisée »
La Promenade des Anglais a été un axe meurtrier ces dernières années. Vous y avez installé un nouveau radar, que faire de plus ?
La Promenade des Anglais doit être davantage sécurisée, c’est évident, et le radar n’est qu’un outil parmi d’autres. J’ai écrit à la Métropole pour proposer que notre cellule d’accidentalité routière apporte son expertise et tous les moyens nécessaires à l’étude d’aménagements adaptés. On peut imaginer différentes solutions, sur la gestion des feux, des traversées,… à condition de préserver la circulation des convois exceptionnels, ce que le classement de l’axe impose. Cet enjeu d’aménagement relève de la Métropole, mais l’État est pleinement disponible pour accompagner ce travail. Parallèlement, nous continuerons à intensifier les contrôles, qui n’ont jamais été aussi nombreux sur la Promenade.

Parmi les polémiques de l’été, la fermeture éclair de la rue Tiranty décidée par la Ville pour éloigner les toxicomanes. C’était, semble-t-il, une manière de vous forcer à agir…
Fermer une rue, c’est totalement inefficace. La preuve, ça n’a été que temporaire et la situation n’a pas changé… Il faut le dire clairement, ce sont des opérations de communication.
Sur le fond, la police nationale est présente, la police municipale aussi, et un accompagnement a été mis en place avec le CHU et les associations, car nous avons affaire à des personnes qui relèvent aussi de la prise en charge sanitaire et sociale. Sous l’égide de l’Agence régionale de santé, un dispositif spécifique a été lancé dès cet été et il fonctionne. On peut toujours souhaiter davantage et nous continuerons à l’ajuster, mais je ne laisserai pas dire que l’État serait resté inactif.
Des habitants estiment pourtant que rien n’a changé. Y aura-t-il du neuf en 2026 ?
Ce sujet n’est pas laissé de côté. L’ensemble monte en puissance et continuera d’évoluer. Il y a un travail de fond, qui ne se voit pas toujours « au jour le jour », mais qui avance, et je refuse que l’on installe l’idée que chacune des autorités se « renverrait simplement la balle ». L’État assume ses responsabilités, et la Ville doit aussi pleinement exercer les siennes…
« Le droit actuel ne permet pas d’interdire globalement le protoxyde d’azote aux majeurs, sauf à méconnaître la loi »
Le protoxyde d’azote est devenu une véritable crise sanitaire, avec des accidents graves. Que faites-vous de plus contre ce phénomène ?
Les Alpes-Maritimes disposent probablement de l’un des dispositifs les plus complets de France contre le protoxyde d’azote. Un arrêté préfectoral encadre strictement sa consommation sur la voie publique et j’ai adressé, le 1er octobre, une circulaire très précise aux maires. Police nationale et polices municipales ont tous les outils juridiques nécessaires pour verbaliser systématiquement la détention et la consommation sur l’espace public.
Le protoxyde d’azote est interdit aux mineurs, mais il reste un produit utilisé légalement en cuisine : le cœur du sujet, c’est son usage détourné. Il existe d’ailleurs une réflexion nationale, avec des pistes d’évolution de la loi pour durcir les choses.
La Ville de Nice a pris un arrêté interdisant aussi la vente aux majeurs. Peut-on l’étendre au niveau départemental ?
Le droit actuel ne permet pas d’interdire globalement le protoxyde d’azote aux majeurs, sauf à méconnaître la loi. Présenter les choses comme si c’était possible crée de la confusion. Les opérations que j’ai pu suivre montrent parfois un décalage entre l’affichage et le cadre juridique réel…
En tant que préfet, j’utilise l’ensemble des moyens que la loi me donne, mais je ne peux pas aller au-delà. Si le législateur décide demain de modifier ce cadre, ce sera évidemment bienvenu pour renforcer la lutte contre ce fléau, mais cela relève du Parlement. Pas des arrêtés municipaux ou préfectoraux.







« Globalement, la situation s’améliore. » Dès le début il n’est pas crédible. Non ça ne s’améliore pas, arrêter de vous voiler la face.